Alexandra Klucznik-Schaller – Georges Martin, ancien ambassadeur, vient de publier sa biographie : « Une vie au service de mon pays, plaidoyer pour une Suisse neutre, active et respectée. » (1) Une vie, c’est 37 ans de représentation – de l’Afrique du Sud au Kenya en passant par l’Indonésie, le Canada, l’Israël, ou encore la France – et ensuite Berne, où Georges Martin officia comme Secrétaire d’État adjoint au DFAE.
Mais pourquoi un plaidoyer ? Sans doute parce qu’un hommage pourrait préfigurer une épitaphe alors qu’un plaidoyer livre bataille. Et c’est tout le leitmotiv de l’entretien que Georges Martin a bien voulu nous donner : d’une part éloge d’une Suisse neutre et estimée et de l’autre du mordant sans langue de bois.
L’entretien est dense, mais il faut absolument découvrir les propositions vivifiantes de Georges Martin : une nouvelle architecture de la Paix à l’échelle du continent et le rôle que pourrait jouer la Suisse, à l’échelle du monde, en tant que pays sans parti pris. Bonne lecture.
Alexandra Klucznik-Schaller : En 2026, la Suisse assure la présidence de l’OSCE ; Ignazio Cassis vient de faire un déplacement à Kiev (2) et à Moscou (3) Pensez-vous que l’OSCE puisse aider à pacifier la situation à l’Est ? Et est-ce que la Suisse – qui a repris les sanctions de l’UE contre la Russie – est crédible dans un rôle de facilitateur ?
Georges Martin : Je ne vois pas l’OSCE jouer un rôle à ce stade. L’OSCE aura peut-être un rôle à jouer plus tard, lorsque la paix sera revenue, mais aujourd’hui tout le monde voit que les décisions qui pourront être suivies d’effet se prendront entre les États-Unis et la Russie.
Concernant la neutralité, effectivement, à mon grand regret, la Suisse n’est plus perçue comme neutre sur l’arène internationale. Il faut savoir que la neutralité est composée de trois niveaux et nous avons failli à tous les étages.
Il y a le droit de la neutralité : l’État neutre s’engage à ne pas influencer la conduite de la guerre au profit de l’un des deux belligérants. Nous avons violé cette obligation quand nous avons repris les sanctions de l’UE. Je rappelle les paroles de M. Bruno Le Maire, ministre français de l’Économie : « les sanctions doivent provoquer l’effondrement de l’économie russe ». Bien entendu si l’on met l’économie d’un pays belligérant à genoux, on influence directement sa conduite de la guerre, donc la Suisse n’est plus neutre par rapport au droit de la neutralité.
Le deuxième étage relève des actions du Conseil Fédéral. Juste un exemple absurde ; ce Bürgenstock, cette conférence sur la paix en Ukraine, où l’on n’a même pas donné la possibilité à la Russie de s’exprimer… On ne l’a pas invitée officiellement et, aussi incroyable de cela paraisse, nous avons organisé une conférence sur la paix sans un des deux belligérants.
Et le troisième étage, c’est la perception de la neutralité. Comment le monde nous voit ? Alors le monde ne nous voit plus neutre. Le président Biden l’a bien dit dans un discours juste après le début de la guerre en Ukraine : « la Suisse reprend toutes les sanctions, elle n’est plus neutre ». La Russie nous a aussi dit qu’elle ne nous considère plus comme neutre. Nous sommes littéralement vassalisés par Union Européenne. On peut imaginer que les pressions ont été vives, mais dans ce cas, il aurait fallu communiquer sur ces pressions, ou y résister !
La Suisse aurait tort d’interpréter les récentes réunions diplomatiques de Genève sur l’Iran, dans les locaux de la représentation d’Oman, et sur l’Ukraine, à l’Intercontinental, comme le signe d’un retour à la normalité. Il faudra plus de temps pour nous faire pardonner nos fautes et erreurs.
AKS : Ignazio Cassis est dénoncé par des avocats suisses devant la CPI pour complicité de guerre et crimes contre l’humanité. Les plaignants lui reprochent un manque de prise en compte des crimes commis par Israël à Gaza (4). Au sein même du DFAE, environ 250 employés signent une lettre pour l’enjoindre à davantage de fermeté dans la conduite de la politique étrangère (5). Ces accusations sont très graves. Que faut-il en penser ?
Georges Martin : Je pense que cette insatisfaction par rapport à notre ministre des Affaires étrangères provient d’une double perception : chacun comprend que nous vivons un moment historique crucial, un des plus dangereux depuis 1945, mais chacun se rend compte aussi qu’il n’y a pas de capitaine dans le cockpit.
La Suisse est dépositaire des conventions de Genève, traditionnellement active et utile dans la protection des victimes de guerre au moyen du droit humanitaire ; on voudrait qu’elle soit présente au Moyen-Orient, qu’elle vienne au secours des Gazaouis, mais elle ne le fait pas ; elle soutient Israël et Netanyahou.
On voudrait voir la Suisse parler de paix et non de guerre. On n’aime pas voir nos généraux participer à des exercices avec leurs collègues de l’OTAN, à Bruxelles, Ramstein. ou en Finlande. On n’aime pas voir ces étoiles dans leurs yeux, lorsqu’ils racontent avoir rencontré leurs collègues américains anciens d’Irak ou d’Afghanistan. On n’aime pas voir notre ministère de la défense nous rapprocher de l’OTAN à la vitesse grand V.
En ce moment de crise majeure, il y a à l’intérieur de notre administration des gens qui se font les porte-voix de l’UE et de l’OTAN. Ces gens-là nous disent : « entrons dans l’OTAN et nous serons mieux protégés ». On peut leur répondre qu’une telle adhésion nous désignerait immédiatement comme cible. Pour la Suisse sa neutralité est un garant de sécurité. C’est infiniment plus rassurant que l’adhésion à une organisation qui a des ennemis, ennemis dont la Suisse hériterait, et qui donne de sérieux signes d’effritement.
Et qu’en est-il de l’UE alors que nous nous apprêtons à voter sur le paquet si mal nommé de “Bilatérales III” ? On a toujours cru que l’UE était la grande défenseuse des droits de l’homme et de la liberté d’opinion, mais elle vient de sanctionner deux de nos compatriotes pour délits d’opinion : le colonel Jacques Baud et Nathalie Yamb. Je connais bien Jacques Baud et je peux donc parler de son exemple : il ne s’est rendu coupable de rien de ce qu’on lui reproche. En sanctionnant Baud, il faudrait que l’UE se rende compte qu’elle sanctionne Trump ; parce que Trump ne dit rien d’autre que ce que dit Baud par rapport au début de la guerre en Ukraine. Jacques Baud a simplement déclaré qu’il a fait des analyses et il a annoncé la défaite ukrainienne.
L’UE veut tout simplement sanctionner toute la recherche. On ne peut plus, dans les Universités, dans les journaux, réfléchir librement ; on doit reprendre la vérité officielle. L’UE, aujourd’hui, n’est plus une institution démocratique, c’est une institution bureaucratique qui veut formater tous ceux qui ne sont pas de son avis. Et ça, c’est très regrettable. Ce que je regrette encore davantage, c’est qu’en Suisse, ces sanctions n’aient suscité qu’une très faible protestation officielle après environ 15 jours d’atermoiement, et ce alors que Jacques Baud n’a plus accès à ses moyens de paiements6 et qu’il est même interdit de l’aider.
AKS : La Suisse a quand même un destin commun avec l’Europe, quel avenir voyez-vous se profiler au niveau du continent ?
Georges Martin : Les Etats-Unis ont formulé leur nouvelle stratégie nationale de sécurité qui doit interpeler nous autres Européens. Cette stratégie force à réfléchir et à envisager le monde d’une manière différente ; ceci en soi est une opportunité et il faudrait savoir la saisir. Les États-Unis, sont une superpuissance et le rôle d’une superpuissance, c’est de le rester, donc il ne faut jamais attendre des États-Unis qu’ils deviennent une puissance bienveillante ; s’il est de l’intérêt économique des Etats-Unis de s’entendre avec la Russie, ils le feront.
Dans ce contexte, effectivement il nous faut nous intéresser à notre situation : nous vivons en Europe, sur un continent où de nombreux pays sont liés par des alliances, mais je ne donne pas cher de ces alliances ; elles sont contingentes et le multilatéralisme est remis en question. J’ai été ambassadeur de Suisse un peu partout dans le monde et je vous assure que l’on ne mettait pratiquement jamais au crédit de l’UE le fait qu’elle était souvent le plus gros bailleur de fonds.
Aujourd’hui, l’UE, si elle a réussi quelque chose, c’est à se profiler de manière négative comme une puissance de guerre. Et pendant que l’UE veut continuer la guerre, de nouveaux équilibres se mettent en place. Par exemple, les États-Unis sont capables d’imaginer une coexistence avec la Chine qui ne soit pas antagoniste. Il est temps par conséquent que les Européens pensent aussi à leurs intérêts. C’est dans ce sens que l’on peut parler d’une opportunité, parce que pour la première fois dans leur histoire contemporaine les Européens ont un véritable bon de sortie pour rompre avec l’alliance exclusive transatlantique. Ils ont la possibilité, je dirais même le devoir, d’envisager une architecture de sécurité continentale qui pacifie le continent. Or, la Russie est sur le continent européen. D’ailleurs, il aurait fallu le faire déjà dans les années 90. Les dirigeants européens de l’époque n’ont pas pris les bonnes décisions. Ils auraient dû chercher un accord avec la Russie. Nous voyons aujourd’hui les conséquences de la non prise en compte des besoins de sécurité d’un État de cette importance. Croire que les Russes sont des démons assoiffés de sang est bien sûr une aberration ; une mère russe, pas plus qu’une autre, ne veut pas la mort de ses fils. Mais si on privilégie la confrontation là, effectivement, on devra continuellement s’armer.
Vous avez noté que depuis le 6 février, New START, qui était le dernier instrument de contrôle des armes nucléaires, est arrivé à échéance et que les Russes et les Américains ne l’ont pas prolongé. Un mot caractérise actuellement les relations internationales : la jungle. Alors quoi ? On va vivre dans la peur et on va sans cesse se protéger ? On va faire des murs anti-drone, des murs anti-guerre hybride, des murs anti-influence… C’est absurde. Tout ça pour vous dire qu’il faut revenir à la table des négociations.
AKS : L’opposition qui se forme en Suisse pourrait être qualifiée d’apartisane. On voit bien se profiler une forte critique mais de cette critique n’émerge pas encore un consensus. Quelle proposition pourriez-vous formuler en matière de politique internationale pour le pays ?
Georges Martin : Je suis pour une neutralité active, une neutralité qui soit au service du monde, et qui permette à la Suisse, avec d’autres pays, pacifistes, neutres ou non-alignés, de créer un effet boule de neige en faveur de la paix.
Nous ne pouvons pas imposer aux trois cinquièmes de la planète, que l’on appelle le Sud global, l’obligation de choisir entre nous et les Russes, c’est une absurdité totale. Le Sud global ne veut pas prendre parti entre la Russie et l’Occident. De nouveau, comme pendant la guerre froide, ils nous disent : « ce sont vos problèmes, débrouillez-vous ».
Une vraie autoroute se dessine devant des pays comme la Suisse qui s’investiraient pour la paix. Les peuples veulent la paix.
Je reste optimiste par conviction et par choix, parce que je n’ai pas renoncé à ma foi dans l’humanité. Je reste convaincu qu’après la mauvaise période que nous traversons, suite à une accélération du processus d’abêtissement qui a frappé notre classe politique, une nouvelle génération de leaders politiques va surgir et va nous montrer la voie et le cap. Voilà, ce sera ma conclusion, une conclusion somme toute positive. —
(1) « Une vie au service de mon pays, plaidoyer pour une Suisse neutre, active et respectée », Georges MARTIN, Slatkine, 2024
(2) https://www.bakom.admin.ch/fr/newnsb/vGbhOJ_wKHGqR-Fo5x3wh
(3) https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/ignazio-cassis-a-moscou-visite-historique-pour-la-paix-en-ukraine-29141608.html
(4) https://www.letemps.ch/suisse/ignazio-cassis-est-accuse-de-complicites-de-crimes-de-guerre-et-de-genocide-devant-la-cour-penale-internationale?
(5) https://www.rts.ch/info/suisse/2025/article/cassis-critique-250-employes-du-dfae-exigent-plus-de-fermete-sur-gaza-28906316.html
(6) https://limpertinentmedia.com/so/98Po9x7y5?languageTag=fr&cid=370cf15e-0e23-4959-a1fa-a450fd49446a


