Histoire (5/5) : La première victoire de la neutralité suisse

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Eric Bertinat – La guerre du Sonderbund marque un tournant décisif dans l’histoire de la Suisse. Jusqu’en 1847, la neutralité suisse est avant tout un statut reconnu et garanti par les puissances européennes. La Confédération est neutre parce que l’Europe entend qu’elle le soit. Mais les événements de 1847 vont donner à cette neutralité une signification nouvelle.

Lorsque les cantons du Sonderbund entrent en conflit avec la majorité de la Confédération, la Suisse se trouve au bord de la guerre civile. La question n’est plus seulement de savoir comment le pays doit se comporter à l’égard des puissances étrangères : c’est désormais son unité intérieure qui est en jeu.

Or, malgré les tensions européennes et les pressions exercées de l’extérieur, les grandes puissances n’interviennent pas militairement pour empêcher la dissolution du Sonderbund. La Suisse peut donc régler elle-même son conflit intérieur. Cette absence d’intervention militaire étrangère est essentielle : elle laisse aux Suisses la responsabilité de leur propre destin.

La guerre est brève. Le Sonderbund est vaincu et, surtout, la Suisse ne disparaît pas dans la division. Dès 1848, une nouvelle Constitution transforme profondément la Confédération. L’État fédéral peut naître parce que les Suisses ont été capables de résoudre eux-mêmes leur conflit, sans que les puissances européennes viennent imposer leur solution.

C’est là une première victoire de la neutralité
Car la neutralité change alors de nature. Elle n’est plus seulement le statut international d’un petit État dont les grandes puissances reconnaissent et garantissent l’indépendance. Elle devient progressivement une responsabilité que les Suisses doivent eux-mêmes assumer.

La neutralité n’est plus seulement garantie par Vienne. Elle repose désormais sur la capacité des Suisses à préserver leur unité.

C’est dans cette perspective que la réflexion de Gonzague de Reynold prend tout son sens. Pour lui, la neutralité ne saurait être réduite à une simple technique diplomatique : elle est liée à l’histoire même de la Confédération et à ce qui permet à des populations, des cantons et des traditions différentes de former une même nation.

Mais de Reynold nous avertit aussi de ne pas voir, au-delà de la neutralité et d’une indépendance assumée, les faiblesses de la nouvelle Constitution de 1848. Il met notamment en garde contre l’équilibre fragile entre les cantons et la Confédération, entre deux principes aussi opposés que le fédéralisme et la centralisation :
«L’équilibre entre les cantons et la Confédération, entre deux principes aussi opposés que fédéralisme et centralisation, ne pouvait qu’être instable (…) En vertu de la doctrine libérale et radicale elle-même, la démocratie théorique ne pouvait qu’aboutir du fédéralisme apparent à la centralisation réelle, de la centralisation à l’étatisme, de l’étatisme au socialisme.» (1)

La leçon de 1847-1848 est donc profonde. La neutralité extérieure ne peut être durable que si elle s’appuie sur une cohésion intérieure suffisante. Un pays divisé, incapable de régler lui-même ses conflits, finit nécessairement par devenir vulnérable aux interventions et aux influences étrangères.

La Suisse de 1848 n’est pas encore la Suisse moderne que nous connaissons. Mais elle vient de franchir une étape décisive : elle a démontré qu’elle pouvait préserver son unité sans remettre son destin entre les mains des puissances étrangères. La Constitution de 1848 est ainsi non seulement l’acte fondateur de l’État fédéral, mais aussi la première grande démonstration de la capacité politique des Suisses à préserver eux-mêmes leur unité.

Avant 1847, la neutralité est surtout un statut international. Après 1847, elle devient progressivement une vertu politique intérieure. Autrement dit : une nation ne demeure neutre à l’extérieur que si elle sait préserver son unité à l’intérieur.

Cette idée résume peut-être toute l’histoire de la neutralité suisse. Elle n’est pas seulement une manière de se tenir à l’écart des conflits des autres. Elle suppose d’abord la volonté et la capacité de rester maître de son propre destin.

Et Gonzague de Reynold, quelques décennies plus tard, nous rappelle que cette capacité doit sans cesse être entretenue. En 1938, alors que l’Europe se trouve à nouveau au bord de la guerre, il écrit :
«Il ne suffit plus de critiquer la neutralité d’aujourd’hui, il faut préparer celle de demain : la neutralité des jours difficiles [nous sommes en 1938]. Je ne pense point seulement à la guerre, mais je pense au blocus et à tous les problèmes politiques ou militaires qui ne manqueront pas de soulever la question vitale de notre ravitaillement. Et ici, je demande à ces Messieurs si nous avons bien la politique économique de notre neutralité, de notre indépendance. Question impertinente, mais pertinente, n’est-ce pas ?» (2)

La question posée par de Reynold en 1938 dépasse ainsi largement les circonstances de son époque. Elle rappelle que la neutralité ne se proclame pas seulement : elle se prépare, elle se défend et elle suppose une véritable indépendance. Et toujours d’actualité ! —

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(1) Gonzague de Reynold, La démocratie et la Suisse, pp. 211-212, Les Éditions du Chandeleur, 2e édition, 1929.
(2) Gonzague de Reynold, Conscience de la Suisse, p. 238, Éditions de la Baconnière, Neuchâtel, 1941.

Illustration : Au centre, Helvetia est assise sur son trône; un Confédéré orne sa tête d’une couronne de laurier tandis qu’elle brandit la nouvelle Constitution fédérale. Au lieu des figures allégoriques habituelles, des bourgeois en uniforme (milice militaire) et en civil sont représentés de part et d’autre pour symboliser la souveraineté. Musée national suisse

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Eric Bertinat
Éric Bertinat a fondé en 2010 l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Il avait auparavant animé la revue Controverses (1988-1995). Collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il revient à la politique en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.