Stephan Zweig, le détroit d’Hormuz et l’Espérance

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Jean-Baptiste Bless – Cet écrivain d’un autre monde a grandi dans l’Autriche impériale. Son milieu le prédestinait au faste de la bonne société européenne. Il est né juif, mais vivait avec la culture occidentale de l’époque comme horizon. Horrifié par la chute de l’Empire austro-hongrois, puis dégoûté par la violence de la deuxième guerre, il finit ses jours au Brésil dans une profonde mélancolie.
Parmi ses livres les plus célèbres, on connait Le joueur d’échec ou 24 heures de la vie d’une femme. Mais sa pensée profonde sur les évolutions de son temps se retrouvent lumineusement résumée dans L’uniformisation du monde. Paru en 1925, le texte a gagné en vérité sans prendre de rides un siècle plus tard.
L’auteur y dénonçait l’influence des modes intellectuelles et culturelles pour décrire une société qui, petit à petit, perdait de sa saveur. Les coupes de cheveux finissaient par se ressembler à travers toute l’Europe, comme les tenues des dames et les attitudes des hommes. «L’arôme délicat de ce que les cultures ont de singulier se volatilise de plus en plus», écrivait-il.
L’auteur reprenait aussi la critique de ce qu’il appelait la «mécanisation de l’existence, la prépondérance de la technique». Qu’eut-il dit aujourd’hui ? Le génie de Zweig est d’avoir pressenti une évolution dont nous ressentons, quatre générations plus tard, les effets sur les hommes et l’environnement…
L’écrivain prenait pour exemple la danse, reléguée à un folklore pour touristes ; la mode et ses «exigences tyranniques» ; le cinéma, où les (mauvais) goût se forment ; la radio, qui était le règne nouveau de la simultanéité. Toutes ces tendances aboutissaient à la «dégénérescence de l’individu en faveur d’un type générique». Le vrai danger lui paraissait résider dans «l’ennui spirituel», qui est recherche continuelle d’ «étourdissement» et de «sensations». Selon lui, ces «nouveau moyens de mécanisation » résumaient leur attrait en quelques mots : «offrir du plaisir sans exiger d’effort».
Ces constats désillusionnés annoncent dans la littérature française les élans dramatiques d’un Bernanos dans « La France des robots » comme la quête héroïque d’une nouvelle anthropologie par St-Exupéry. Si le confort détruit l’homme, et la machine tend à le remplacer, comment s’échapper, à défaut de pouvoir transformer le monde ?
Stephan Zweig préconisait à l’époque la liberté intérieure grâce à la culture pour rester soi-même malgré l’esclavage des masses. Quelques années plus tard, Ernst Jünger reprendra ces thèmes à son compte, avec le stoïcisme du soldat qu’il fut. Plus près de nous, Sylvain Tesson se fait le chantre de la liberté par l’évasion, géographique cette fois.
Si la retraite intérieure n’est jamais impossible, qu’en est-il au niveau de la société ? Un retour à un monde moins homogène et moins fou est-il possible ? Au sortir de la première guerre mondiale, Stephan Zweig désignait comme coupable «la conquête de l’Europe par l’Amérique». Or les temps ont changé et le rêve américain est en reflux. L’actualité du Golfe persique semble à présent acter l’impuissance de l’Empire à imposer ses volontés, tandis que l’Europe se désolidarise enfin de ses prétentions hégémoniques. Sommes-nous en train de changer d’époque ?
Si l’avenir devait être multipolaire et les grands ensembles se morceler, retrouverons-nous nos spécificités régionales et nationales ? L’Occident a-t-il encore les ressorts nécessaires pour faire jaillir de son histoire les ferments d’une renaissance ? Contrairement à Zweig, il nous reste l’Espérance. Et, dans la continuité de Pâques, la certitude qu’Il est plus fort que la mort. Les Evangiles n’excluent pas une réflexion chrétienne autour de ce qui rend la vie plus savoureuse, bien au contraire. —