Eric Bertinat – La neutralité est sans doute l’un des traits les plus caractéristiques de la Suisse. Chacun sait qu’elle fut reconnue par les puissances européennes au Congrès de Vienne en 1815, puis préservée au cours des deux guerres mondiales. Mais l’on ignore souvent qu’elle connut, bien avant 1914, une épreuve décisive : la guerre du Sonderbund de 1847.
Comment une Confédération neutre a-t-elle pu sombrer dans une guerre civile ? Pourquoi les grandes puissances européennes, pourtant garantes de la neutralité suisse, ne sont-elles pas intervenues ? Et quel rôle joua le général Guillaume-Henri Dufour dans ce moment crucial de notre histoire ?
À travers cette série de cinq chroniques, nous reviendrons sur cet épisode souvent réduit à la naissance de l’État fédéral de 1848. Nous verrons qu’il représente bien davantage. La guerre du Sonderbund marque un tournant dans l’histoire de notre pays : c’est le moment où la neutralité suisse cesse progressivement d’être une garantie accordée par les puissances européennes pour devenir une responsabilité assumée par les Suisses eux-mêmes.
Cette évolution est capitale. Elle nous rappelle que la neutralité ne repose pas uniquement sur des traités internationaux ou sur l’équilibre des puissances. Elle suppose d’abord un pays capable de préserver son unité, de faire respecter son ordre juridique et de résoudre lui-même ses crises, sans offrir aux États étrangers le prétexte d’une intervention.
En revisitant les événements de 1847, les débats de la Diète, la stratégie du général Dufour et les réactions des chancelleries européennes, nous découvrirons que la véritable victoire du Sonderbund ne fut peut-être pas seulement militaire ou constitutionnelle. Elle fut aussi diplomatique : la Suisse démontra qu’elle était capable de préserver son indépendance en assumant elle-même son destin.
Une leçon d’histoire, sans doute. Mais aussi une réflexion qui demeure d’une étonnante actualité.
La neutralité n’est jamais acquise.
Elle ne se reçoit pas ; elle se mérite.
Comment une Suisse neutre a-t-elle pu sombrer dans la guerre civile ?
Eric Bertinat – Le 25 novembre 1847, la guerre est pratiquement terminée. En moins de quatre semaines, le général Guillaume-Henri Dufour a vaincu les troupes du Sonderbund. Les combats ont fait moins d’une centaine de morts, un chiffre exceptionnellement faible pour une guerre civile de cette époque. Quelques mois plus tard, la Suisse adoptera la Constitution fédérale de 1848 et entrera dans une nouvelle étape de son histoire. À première vue, tout semble simple. Une guerre civile, une victoire rapide, puis la naissance de l’État fédéral.
Pourtant, cette lecture laisse dans l’ombre une question essentielle.Comment une Confédération dont la neutralité venait d’être reconnue solennellement par les grandes puissances européennes a-t-elle pu sombrer dans une guerre civile ? Et surtout, pourquoi cette guerre n’a-t-elle pas provoqué l’intervention des États voisins ? Ces deux questions sont intimement liées. Elles nous obligent à redécouvrir une Suisse que nous avons presque oubliée.
Une Suisse qui n’était pas encore un État
Nous avons tendance à imaginer la Suisse du XIXᵉ siècle comme une version un peu plus ancienne de notre pays actuel. C’est une illusion.
En 1815, après la chute de Napoléon, les représentants des cantons se réunissent pour reconstruire la Confédération. Le Congrès de Vienne reconnaît alors la neutralité perpétuelle de la Suisse et les grandes puissances européennes s’engagent à la respecter. Mais la Suisse de 1815 n’est pas encore un État fédéral. Elle est une Confédération d’États souverains.
Le Pacte fédéral du 7 août 1815, qui tient lieu de loi fondamentale jusqu’en 1848, unit vingt-deux cantons – certains étant divisés en demi-cantons – qui conservent l’essentiel de leurs compétences. La Diète fédérale ne possède que des pouvoirs limités et ne gouverne pas la Suisse comme le fera plus tard le Conseil fédéral. Cette distinction est fondamentale. En 1815, la neutralité n’est pas celle d’un État centralisé. Elle est celle d’une alliance de cantons souverains qui acceptent de défendre ensemble leur indépendance.
Un Pacte fondé sur la confiance
Le Pacte fédéral est souvent présenté comme un texte de transition. Il est pourtant bien davantage. Il repose sur un principe simple : préserver la liberté des cantons tout en maintenant leur union. Les cantons demeurent souverains dans presque tous les domaines. Ils continuent à conclure entre eux des concordats afin de régler des questions communes. Le Pacte n’interdit pas ces accords particuliers ; il prohibe seulement ceux qui seraient contraires au Pacte lui-même ou qui porteraient atteinte aux droits des autres cantons.
Autrement dit, la Confédération repose largement sur la confiance réciproque. Cette confiance s’exprime aussi dans le domaine religieux. Après les bouleversements révolutionnaires, les cantons tiennent à garantir les équilibres confessionnels. Le Pacte protège les établissements ecclésiastiques reconnus et leurs biens. Pour les cantons catholiques, cette garantie est essentielle. Elle représente l’assurance que leurs institutions religieuses ne pourront être remises en cause au gré des changements politiques. Durant plusieurs décennies, cet équilibre semble fonctionner. Pourtant, sous cette apparente stabilité, deux visions de la Suisse commencent lentement à s’opposer.
Les premières fractures
À partir de 1830, les révolutions libérales qui traversent l’Europe atteignent également la Suisse. Dans plusieurs cantons, des gouvernements radicaux entreprennent de profondes réformes. Ils souhaitent renforcer les institutions fédérales, moderniser l’État, développer les libertés publiques et réduire l’influence politique de l’Église. Ces réformes sont accueillies avec enthousiasme dans une partie du pays.
Elles suscitent en revanche une inquiétude grandissante dans plusieurs cantons catholiques.
La crise éclate véritablement en 1841. Le Grand Conseil argovien décide de supprimer plusieurs couvents et d’en confisquer les biens. Pour les autorités argoviennes, cette décision relève de leur souveraineté cantonale.
Pour les cantons catholiques, elle constitue au contraire une violation du Pacte fédéral. Si les garanties accordées aux établissements religieux peuvent être écartées sans réaction de la Confédération, alors le compromis de 1815 perd sa crédibilité.
Pour la première fois depuis longtemps, certains cantons commencent à douter que le Pacte protège encore leurs droits. La confiance s’effrite. Or une confédération ne peut survivre longtemps lorsque disparaît la confiance qui la fonde.
Une neutralité menacée de l’intérieur
Nous considérons souvent la neutralité comme une protection contre les dangers venus de l’étranger. L’année 1841 révèle une réalité plus profonde. Une neutralité ne peut être durable que si les membres de la Confédération continuent de croire au pacte qui les unit.
Lorsque cette confiance disparaît, les puissances étrangères n’ont même plus besoin d’envahir un pays : ses divisions intérieures suffisent à mettre son indépendance en péril. C’est précisément ce qui commence à se produire en Suisse.
Les années suivantes verront les tensions s’aggraver encore : l’affaire des jésuites, les expéditions des Corps francs contre Lucerne, puis la création du Sonderbund. La guerre devient progressivement inévitable. Mais cette guerre sera bien différente de ce que l’on imagine généralement. Car, dès son premier jour, elle se jouera autant dans les chancelleries européennes que sur les champs de bataille suisses. —
À suivre : Pourquoi les sept cantons catholiques décidèrent-ils de conclure le Sonderbund ? Était-ce une rébellion contre la Confédération ou, à leurs yeux, la défense du Pacte fédéral de 1815 ? —


