Eric Bertinat – Les catholiques étaient-ils les rebelles ? L’histoire a souvent retenu une image simple de la guerre du Sonderbund : d’un côté, les cantons libéraux qui bâtissent la Suisse moderne ; de l’autre, sept cantons catholiques qui refusent le changement. Les premiers auraient incarné le progrès, les seconds la réaction.
Cette lecture contient une part de vérité, mais elle ne suffit pas à comprendre pourquoi des Suisses en sont venus à prendre les armes contre d’autres Suisses.
Car les événements qui conduisent à la guerre de 1847 révèlent une réalité bien plus complexe. Les deux camps se réclament du même Pacte fédéral de 1815. Les deux affirment défendre la Confédération. Les deux se disent fidèles au droit.
La première rupture intervient en 1841
À la suite d’une insurrection conservatrice rapidement réprimée, le Grand Conseil argovien décide de supprimer les huit couvents du canton. Pour les cantons catholiques, cette décision viole le Pacte fédéral, dont l’article 12 garantit l’existence des établissements religieux reconnus. Les autorités radicales répondent que chaque canton demeure souverain dans l’organisation de ses affaires intérieures. Le désaccord n’est plus seulement religieux : il devient constitutionnel.
Quelques années plus tard, une nouvelle crise éclate lorsque le gouvernement de Lucerne fait appel aux jésuites pour réorganiser son enseignement.
Dans l’Europe du XIXᵉ siècle, les jésuites sont devenus le symbole de l’influence politique de l’Église catholique. Les conservateurs estiment que Lucerne exerce un droit qui lui appartient. Les radicaux y voient un obstacle à la construction d’une Suisse plus libérale.
Les débats sont vifs. À la Diète fédérale, les principaux responsables politiques s’affrontent avec vigueur. Des hommes comme Henri Druey, Ulrich Ochsenbein ou Jonas Furrer défendent une Confédération plus unie et un État plus fort. Face à eux, Constantin Siegwart-Müller, à Lucerne, et les représentants des cantons catholiques invoquent les droits des cantons garantis par le Pacte fédéral. Malgré leurs profondes divergences, tous continuent de siéger dans les mêmes institutions et cherchent encore à convaincre leurs adversaires.
Mais les tensions ne restent pas confinées aux débats. En décembre 1844 puis en mars 1845, des milliers de volontaires radicaux, regroupés au sein des Corps francs, marchent sur Lucerne afin de renverser son gouvernement. Les deux expéditions échouent. Pour les cantons catholiques, ces attaques démontrent que la Confédération n’est plus capable de garantir leur sécurité.
C’est dans ce contexte qu’est créé, en décembre 1845, le Sonderbund. Les sept cantons catholiques présentent cette alliance comme une mesure défensive destinée à protéger leurs droits. Le camp radical y voit au contraire une alliance particulière interdite par le Pacte fédéral.
Le cœur du conflit apparaît alors clairement
Les radicaux considèrent que le Pacte interdit toute coalition susceptible de menacer l’unité de la Confédération. Les conservateurs répondent que ce même Pacte reconnaît la souveraineté des cantons et leur permet de s’unir pour défendre leurs droits lorsqu’ils estiment ceux-ci menacés. Les deux camps invoquent donc le même texte. Réduire la guerre du Sonderbund à une opposition entre le progrès et la réaction revient ainsi à simplifier une réalité beaucoup plus nuancée. Deux visions de la Suisse s’affrontent. Les unes s’inspirent davantage des idées libérales qui se répandent en Europe depuis la Révolution française ; les autres demeurent profondément attachées à une Confédération d’États souverains dont la culture est largement façonnée par le catholicisme.
La guerre devient finalement inévitable
Pourtant, un fait mérite d’être souligné. Même au plus fort de la crise, de nombreuses personnalités s’efforcent d’éviter les excès. Lorsque la Diète confie le commandement des troupes fédérales au général Guillaume-Henri Dufour, celui-ci conduit la campagne avec une remarquable retenue. Son objectif est de rétablir l’autorité de la Confédération, non d’humilier les cantons vaincus. Cette attitude contribuera à limiter les pertes humaines et facilitera la réconciliation. Quelques mois plus tard, la Constitution fédérale de 1848 donnera naissance à la Suisse moderne.
Les libéraux remportent la bataille politique, mais la nouvelle Confédération ne pourra durablement s’imposer qu’en rassemblant, peu à peu, les vainqueurs et les vaincus. C’est sans doute là l’une des grandes leçons du Sonderbund. Derrière l’affrontement de deux visions du pays, les Suisses ont finalement choisi de préserver ce qui les unissait depuis des siècles : la volonté de continuer à vivre dans une même Confédération.
Connaître cette histoire, dans toute sa complexité, c’est aussi mieux comprendre le pays dont nous avons aujourd’hui hérité. —


