La neutralité suisse : un principe intemporel face aux alliances éphémères de la modernité

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Thibaut Marqueyrol – En septembre prochain, les citoyens suisses seront appelés à se prononcer pour ou contre l’initiative soutenue par l’UDC sur la neutralité. Perspective Catholique vous propose de faire le point à travers une chronique de cinq articles consacrés à ce sujet qui vient compléter la chronique d’Eric Bertinat, également en cinq articles, centrer sur la question du rôle de la neutralité pendant la guerre du Sonderbund et la capacité d’un peuple à préserver son unité malgré des visions profondément différentes du bien commun.

Introduction
Il ne s’agit pas pour nous de prétendre que le sujet soit moral ou religieux, puisque par nature il relève de la politique. Mais nous pensons qu’il existe un éclairage catholique de l’actualité que nous essayons de lire avec les lunettes du bon sens et à la lumière de notre longue histoire.
Car si la neutralité n’est pas une vertu théologale, elle touche à des réalités que la doctrine sociale de l’Église a toujours regardées avec attention : l’ordre, la paix, la prudence dans le gouvernement des peuples, et le refus de soumettre la cité à des idéologies ou à des alliances qui la dépassent et finissent souvent par la dévorer. La paix n’est pas seulement l’absence de guerre ; elle est, selon saint Augustin, «la tranquillité de l’ordre». Or cet ordre suppose une certaine stabilité des engagements, une lisibilité des principes sur la durée, et une méfiance raisonnable à l’égard des constructions idéologiques qui prétendent réorganiser le monde selon des schémas abstraits.

C’est pourquoi nous avons choisi de traiter ce sujet sous un angle à la fois historique et principiel. La neutralité suisse n’est pas un simple expédient diplomatique né au XIXe siècle. Elle plonge ses racines dans une expérience concrète de la faiblesse et de la force : celle d’une Confédération qui, après avoir connu les limites de sa puissance militaire à Marignan, a peu à peu découvert qu’une certaine réserve dans les affaires étrangères pouvait être, non pas une faiblesse, mais une forme de réalisme politique.

Dans cette série, nous ne chercherons ni à faire de la neutralité un absolu intouchable, ni à la diluer dans les adaptations incessantes que réclame le monde contemporain. Nous tenterons plutôt de montrer qu’elle constitue un principe de gouvernement prudent, éprouvé par les siècles, et particulièrement précieux dans un temps où les alliances se font et se défont au rythme des idéologies dominantes.

Le premier article rappellera la genèse de cette doctrine, depuis les traités du XVIe siècle jusqu’à sa reconnaissance internationale en 1815. Le deuxième examinera comment la neutralité a traversé l’épreuve des grands conflits idéologiques du XXe siècle. Le troisième montrera en quoi elle constitue une condition de crédibilité pour une diplomatie indépendante. Le quatrième s’attachera à démontrer que cette réserve, loin d’être un handicap, s’est révélée profitable sur le long terme. Enfin, le dernier article s’efforcera de mesurer la pertinence de ce principe dans les circonstances présentes et d’envisager les perspectives qui s’ouvrent à la Suisse.
Nous n’avons pas la prétention d’épuiser un sujet aussi vaste. Nous espérons simplement contribuer, avec le sérieux et la mesure que requiert une telle question, à un débat qui touche au cœur de ce que la Suisse a été, est, et peut encore être.

Genèse d’une doctrine : regards moderne et traditionnel sur les origines de la neutralité suisse
La neutralité n’est pas un principe d’arrière-garde tombé du ciel en 1815. Elle est le fruit d’une longue expérience historique, faite de défaites, de calculs et d’adaptations successives. Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il est utile de confronter deux regards sur cette genèse : celui qui, dans notre époque, tend à considérer toute évolution comme un progrès nécessaire ; et celui, plus ancien, qui mesure les changements à l’aune de la continuité, de la prudence et de la stabilité d’un peuple.

Un regard moderne sur les origines
Du point de vue moderne, la naissance de la neutralité suisse apparaît comme une adaptation pragmatique à des réalités nouvelles, mais surtout comme un stade historique qui appelle aujourd’hui à être dépassé ou fortement relativisé. Au début du XVIe siècle, la Confédération des XIII cantons est une puissance expansionniste. Ses victoires contre les ducs de Bourgogne et son influence en Italie du Nord témoignent d’une vitalité guerrière réelle. Ses carrés de piques dominent les champs de bataille et le service mercenaire constitue une ressource économique majeure.

La défaite de Marignan (1515) et le traité de Fribourg (1516) marquent, dans cette lecture, un tournant contraint. Face à l’artillerie et à la cavalerie lourde de François Ier, la tactique traditionnelle révèle ses limites. Les cantons subissent des pertes sévères et doivent renoncer à leur politique offensive en Italie. Le traité de Fribourg, en échange de compensations financières importantes, engage les Suisses à ne plus combattre contre la France. Pour le regard moderne, cette évolution n’est pas tant une conquête qu’une retraite imposée par les circonstances. La neutralité qui commence alors à se dessiner est vue comme une solution de repli, utile en son temps, mais qui ne saurait constituer un principe intangible face aux exigences du monde contemporain.

Le tournant de 1815 est, dans cette perspective, la consécration d’une position de faiblesse relative : après l’agression française de 1798 et l’expérience de la République helvétique — présentée à l’époque comme une «libération» des structures anciennes, mais vécue comme une occupation centralisatrice imposée de l’extérieur —, les grandes puissances européennes imposent à la Suisse une neutralité garantie pour servir leurs propres intérêts géopolitiques. Ce qui fut contraint hier devrait, selon ce regard, être aujourd’hui adapté aux réalités nouvelles : coopérations de défense, participation aux sanctions internationales, intégration progressive dans des dispositifs de sécurité collective.

Un regard traditionnel sur les mêmes faits
Le regard traditionnel porte sur ces événements un jugement sensiblement différent. Il reconnaît pleinement le caractère pragmatique, voire intéressé, de la genèse de la neutralité. Après Marignan, les cantons ne se convertissent pas soudainement à un idéal de non-ingérence par sagesse supérieure. Ils constatent surtout une réalité économique et militaire : le mercenariat rapporte au pays des ressources plus régulières et plus prévisibles que les guerres d’expansion, toujours incertaines et coûteuses en hommes et en richesses.

Le traité de Fribourg de 1516 n’est pas d’abord une déclaration de neutralité, mais un accord réaliste avec la France qui permet de sécuriser des pensions et de conserver la plupart des gains territoriaux en Italie. À travers ce mercenariat sélectif, les cantons choisissent une forme d’engagement indirect, plus rentable et moins risquée que l’affrontement direct avec les grandes puissances. Ce n’est pas une neutralité parfaite, mais une amitié prudente avec certaines forces européennes, qui permet à la Confédération — structure de taille modeste entourée de géants — de préserver son autonomie intérieure et sa prospérité.

Le regard traditionnel voit donc dans cette période l’émergence progressive d’une prudence politique née de la situation concrète du pays. En renonçant à une politique d’expansion hasardeuse, les cantons protègent ce qui constitue le cœur de leur existence : leur capacité à se gouverner eux-mêmes, leur diversité confessionnelle et politique, et la paix intérieure nécessaire à la vie des communautés.

Le tournant de 1815 prend, dans cette lecture, une signification particulière. Après l’invasion française de 1798, l’expérience de la République helvétique et les bouleversements de l’ère napoléonienne, c’est la Diète fédérale qui entreprend de reconstruire la cohésion du pays à travers le Pacte fédéral de 1815. Les puissances européennes réunies à Vienne viennent alors reconnaître et garantir internationalement la neutralité perpétuelle de la Suisse. Ce qui avait commencé comme une pratique politique pragmatique devient ainsi un statut protégé par le droit international. Pour le regard traditionnel, cette consécration extérieure valide une orientation séculaire qui a permis à la Confédération de traverser les siècles sans être absorbée ni détruite.

Deux lectures, deux diagnostics pour aujourd’hui
Ces deux regards ne divergent pas seulement sur l’interprétation du passé ; ils éclairent différemment la situation présente. Le regard moderne tend à considérer que la neutralité, née d’un pragmatisme contraint au XVIe siècle et formalisée après l’effondrement de l’Europe napoléonienne, doit aujourd’hui être elle-même adaptée aux exigences du monde contemporain. Ce qui fut utile hier ne le serait plus ; le progrès exigerait d’aller plus loin dans l’évolution.

Le regard traditionnel, au contraire, voit dans cette genèse l’apparition progressive d’une forme de réalisme politique qui a fait ses preuves précisément parce qu’elle a résisté aux pressions successives. Il ne nie pas le caractère intéressé et pragmatique des origines, mais il constate que ce pragmatisme a abouti à un principe de réserve armée qui a permis à la Suisse de préserver son indépendance, sa diversité interne et sa capacité à ne pas être entraînée dans les guerres idéologiques des grandes puissances. Défendre aujourd’hui cette neutralité, comme le propose l’initiative de septembre, n’est pas s’accrocher à un archaïsme, mais maintenir une orientation qui a fait la preuve de sa solidité sur la longue durée. –