Léna Rey – Régis Le Sommier est récemment rentré d’un voyage humanitaire au Sud-Liban avec SOS Chrétiens d’Orient. Entre ravitaillement des villages chrétiens enclavés et observations du reporter pris entre les frappes israéliennes, je me suis demandé ce qu’il avait pu voir que les caméras ne montrent pas.
Les mots sont forts dès le début de l’échange. «Ce que j’ai vu, ce sont avant tout les besoins et les souffrances immenses de ces populations», commence Régis Le Sommier.
«J’ai vu des gens, souvent âgés, dont le seul objectif est qu’on les laisse tranquilles dans leur village jusqu’à leur mort, et qui se retrouvent aujourd’hui bouleversés par l’offensive israélienne. Certains ont été jetés sur les routes, dans leur voiture, dépendants de l’aide que peuvent leur procurer leurs proches ou les organisations humanitaires», commente le grand reporter.
S’il souligne que d’ordinaire «les Libanais sont très solidaires entre eux», il déplore que la réalité dépasse aujourd’hui la solidarité. «Depuis le mois de mars, on estime qu’entre un million et un million et demi de personnes ont dû prendre la route. Alors oui, certains sont revenus à la faveur des cessez-le-feu, mais ceux-ci sont peu respectés, voire pas du tout.»
La question des réfugiés est également très sensible. «Lorsqu’il s’agit d’un accueil temporaire, les Libanais, qu’ils soient chiites, chrétiens ou druzes, font généralement preuve d’une grande solidarité. Mais lorsque les déplacements se prolongent et que des populations entières s’installent durablement sur le territoire d’autres communautés, des tensions peuvent apparaître. À cela s’ajoute la présence d’environ un million de réfugiés syriens dans le pays.»
Régis Le Sommier observe qu’il existe aujourd’hui un climat d’incertitude sur les intentions israéliennes. «Est-ce qu’Israël compte se limiter à la ligne jaune et à cette bande d’environ dix kilomètres située au nord de sa frontière, ou aller plus loin ? Beaucoup de gens sont inquiets, certains sont même terrorisés. Ils se demandent si, demain, leur maison existera encore», témoigne-t-il avec une émotion encore vive.
Il concède que «cette peur-là est très difficile à percevoir lorsqu’on suit l’actualité depuis l’étranger». Son reportage de terrain et les récits qu’il en ramène sont d’autant plus précieux. «À la télévision, on voit les affrontements militaires, les débats idéologiques, les prises de position des uns et des autres. Mais sur le terrain, les besoins sont énormes. C’était mon onzième voyage au Liban. Le précédent remontait au début de la guerre, au mois de mars. Je n’avais jamais vu ce pays dans un état d’isolement, de fragilité et de misère aussi important que celui que j’ai découvert cette fois-ci.»
Une résistance spirituelle
Plusieurs prêtres ont officiellement refusé d’évacuer et affirmé qu’ils resteraient malgré la guerre. J’ai demandé à Régis Le Sommier ce que cette forme de résistance, à la fois spirituelle, civile et territoriale, révélait de la nature profonde du conflit.
Il m’a alors parlé de regarder au-delà des logiques militaires. «Il existe une réalité locale extrêmement complexe. On est dans un tissu humain, communautaire et religieux très imbriqué, où les villages druzes succèdent aux villages chiites, puis aux villages chrétiens. Tout cela cohabite dans un espace relativement réduit. Même si le Hezbollah est parfois critiqué parce qu’il contribue à ramener la guerre sur le territoire libanais, les frappes israéliennes rappellent constamment aux habitants d’où vient le danger tel qu’ils le perçoivent.»
Et le reporter de préciser que, lorsque l’on circule sur ces routes, un drone israélien est presque constamment présent au-dessus des têtes. Son bruit ressemble à celui d’une tondeuse dans le ciel. Parfois très proche, très présent, il rappelle en permanence aux populations qu’elles vivent sous surveillance et sous menace.
Ces populations ont déjà vécu l’exode l’année dernière. Beaucoup avaient quitté les mêmes villages avant d’y revenir. Aujourd’hui, elles ont le sentiment que le prochain départ pourrait être définitif, qu’elles pourraient ne jamais revenir chez elles.
Pour elles, c’est probablement cela qui est le plus terrifiant.
Les chrétiens sont-ils pris pour cible ?
Pour Régis Le Sommier, lorsque «vous voyez par exemple le ciblage du père Charbel dans un village du Sud, tué lors d’une frappe israélienne, même si officiellement il n’était pas visé, cela laisse des traces».
Il évoque également «les images d’une munition israélienne brisant une croix dans un petit village chrétien. Ce ne sont pas des gestes qui donnent aux populations chrétiennes le sentiment d’être regardées avec bienveillance».
Des populations qui se sentent prises entre deux feux. «La plupart de ces gens aspirent simplement à retrouver la tranquillité. Ils voudraient un accord qui stabilise la situation et leur permette de continuer à vivre dans leurs villages. Or, lorsque les écoles ferment, les familles avec enfants finissent par partir.»
Ce qui conduit à une situation «où les établissements qui les accueillent sont saturés. Tout cela provoque des déséquilibres considérables dans le paysage social, économique et communautaire du Liban».
SOS Chrétiens d’Orient sur le terrain
Lors de ce voyage, en raison du contexte humanitaire, les contacts ont été plus faciles avec la population que sous la seule bannière d’un média ou en accompagnement d’une armée, ce qui a permis de rapporter des récits plus personnels. «Pour un journaliste, c’est toujours précieux de pouvoir sentir le pouls réel d’un pays plutôt que de simplement raconter ce qu’on a lu dans une dépêche ou observé de loin.»
Concrètement, quelle est l’action de SOS Chrétiens d’Orient ?
L’association mène plusieurs types d’activités : «la distribution de colis alimentaires, la clinique mobile – sorte d’ambulance équipée essentiellement de médicaments, mais qui permet aussi d’effectuer certains actes médicaux, des vaccinations et le suivi des femmes enceintes. Cette clinique se déplace de village en village, malgré les bombardements. Les itinéraires doivent régulièrement être modifiés».
Une logistique complexe et périlleuse dans laquelle «les volontaires se rendent dans les villages, rencontrent les habitants et déterminent ce qui manque : cela peut être des casseroles, des couvertures, des médicaments, du matériel scolaire… Il y a aujourd’hui un manque de tout».
Un avenir pour les chrétiens du Liban ?
Ces communautés chrétiennes présentes depuis près de deux millénaires ont-elles encore un avenir dans la région ?
Pour Régis Le Sommier, c’est une question qui se pose en réalité depuis le début de la guerre civile libanaise, en 1975. «À l’époque, les chrétiens étaient majoritaires au Liban. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La guerre civile explique en partie cette évolution.»
La vraie question est désormais de savoir si «les tensions actuelles risquent de faire redémarrer une dynamique de guerre civile. Pour l’instant, il existe encore un équilibre entre les communautés, même s’il demeure fragile. L’héritage de la guerre civile est toujours présent. Il est partout.»
Sur la question chrétienne elle-même, «le paradoxe est qu’il pourrait bientôt ne plus y avoir de chrétiens dans le berceau même du christianisme».
C’est d’ailleurs l’un des combats de SOS Chrétiens d’Orient : «rappeler que les racines du christianisme se trouvent ici, au Liban, en Palestine, en Israël et dans toute cette région. Quand vous vous rendez dans ces lieux, vous prenez conscience de cette continuité historique et spirituelle.»
Régis Le Sommier enrichit son récit d’exemples : «au-dessus de Saïda, se trouve l’immense statue de la Vierge Marie, que l’on appelle Myriam en arabe. Selon la tradition locale, Marie serait passée dans cette région. Quand vous allez à Cana, vous êtes dans le village même des Noces de Cana. J’ai eu la chance de serrer la main du curé de Cana. Je dois dire que cela m’a profondément touché.»
Témoigner malgré les risques
On peut se demander ce qui pousse un journaliste à prendre de tels risques sur le terrain.
Pour le reporter, ce n’est pas spécifique au Liban. «J’ai couvert beaucoup d’autres conflits, mais celui-ci m’a particulièrement marqué en raison de ma proximité avec la foi chrétienne. Ce qui m’anime, c’est de refuser de détourner le regard de réalités qui me paraissent essentielles.»
Or, aujourd’hui, notamment sur les chaînes d’information en continu, «le reportage de terrain tend à disparaître au profit du commentaire, souvent formulé par des personnes qui n’ont qu’un rapport lointain avec les pays dont elles parlent».
À l’heure où le commentaire tend parfois à remplacer le reportage, Régis Le Sommier continue de défendre une conviction simple : «quand on va sur place, on ne sait pas tout, mais on en sait toujours un peu plus qu’en n’y allant pas.»
Une phrase qui résume peut-être à elle seule la nécessité de continuer à témoigner. —
Si ce récit vous a touché, il est possible de soutenir
l’association avec laquelle il a effectué ce voyage :
https://www.soschretiensdorient.fr/fr/
Pour suivre le travail de Régis Le Sommier :
https://www.omertamedia.fr/
https://www.youtube.com/watch?v=pY8hhEV3RmE


