Thibaut Marqueyrol – Au cours des quatre précédents articles publiés dans Perspective catholique à propos de la votation du 27 septembre sur la neutralité, nous avons examiné les fondements historiques de la neutralité suisse, puis la manière dont celle-ci s’est développée, consolidée et adaptée au fil des siècles. Ce panorama resterait incomplet sans examiner une autre dimension : la neutralité a-t-elle également une valeur économique pour la Suisse ?
La question est d’autant plus actuelle que la frontière entre guerre militaire et confrontation économique s’est estompée. Sanctions, restrictions commerciales, contrôle des technologies, gel d’avoirs et droits de douane font désormais partie des instruments ordinaires des rapports de force entre États.
La neutralité comme liberté d’action
La neutralité est d’abord une doctrine politique. Elle signifie : vos guerres ne sont pas les nôtres. Cela n’implique ni indifférence morale ni équidistance entre l’agresseur et l’agressé. La Suisse peut condamner une violation du droit international, défendre ses valeurs et offrir son aide humanitaire sans devenir membre d’un bloc militaire.
Depuis plus de deux siècles, elle a cherché à préserver la possibilité de parler avec des États qui, entre eux, ne se parlaient plus. Cette position lui a permis d’offrir ses bons offices et d’accueillir des négociations internationales. Cette liberté a aussi une dimension économique. Un petit pays fortement tourné vers l’extérieur a intérêt à entretenir des relations avec le plus grand nombre possible de partenaires, sans que chacune de ses relations commerciales soit déterminée par son appartenance à un bloc.
Les sanctions posent une question stratégique
Le droit de la neutralité, tel qu’il est interprété aujourd’hui par les autorités suisses, n’interdit pas formellement la participation à des sanctions économiques. Le Conseil fédéral considère que la reprise des sanctions européennes contre la Russie depuis 2022 est compatible avec la neutralité.
Mais cette lecture juridique ne clôt pas le débat. Les sanctions économiques ne sont pas des instruments neutres. Lorsqu’elles visent à affaiblir un État, à restreindre son accès aux marchés, à bloquer ses avoirs ou à limiter ses capacités technologiques, elles participent à la logique de confrontation. Dans un monde de guerres hybrides, elles se situent à la frontière de la belligérance.
La question n’est donc pas seulement juridique. Elle est stratégique : un État neutre peut-il multiplier les instruments économiques de pression sans altérer progressivement la perception de sa neutralité ? Plus les sanctions deviennent massives et coordonnées, plus la distinction entre non-belligérance et engagement dans le conflit devient difficile à maintenir.
L’expérience de 2022
Après l’invasion de l’Ukraine, la Suisse a repris les sanctions de l’Union européenne.
On peut comprendre les raisons qui ont conduit à cette décision. Mais il faut aussi regarder ce qui s’est produit ensuite. L’économie suisse a subi, comme l’Europe entière, les conséquences de la crise énergétique. Il serait excessif d’attribuer l’augmentation des prix aux seules sanctions suisses : notre pays est profondément intégré au marché énergétique européen.
Cette expérience révèle toutefois une réalité plus importante : l’alignement politique n’offre aucune assurance de réciprocité économique. La Suisse l’a constaté lorsque les États-Unis lui ont imposé en 2025 des droits de douane particulièrement élevés. Ceux-ci ont ensuite été réduits, mais l’épisode reste instructif. Lorsque leurs intérêts sont en jeu, les grandes puissances défendent d’abord les leurs. Pourquoi la Suisse devrait-elle agir autrement ?
La valeur économique de la prévisibilité
L’argument économique en faveur de la neutralité ne consiste pas à prétendre qu’elle expliquerait à elle seule la prospérité suisse. Ce serait faux.
Notre prospérité repose sur un ensemble de facteurs : stabilité institutionnelle, fédéralisme, sécurité juridique, formation, infrastructures, finances publiques saines, monnaie crédible, innovation et industrie à forte valeur ajoutée. La neutralité s’inscrit dans cet ensemble. Sa valeur économique réside avant tout dans la prévisibilité qu’elle apporte.
Cette neutralité possède plusieurs caractéristiques :
– Elle est ancienne. Reconnue depuis 1815, elle ne résulte pas d’un choix diplomatique récent.
– Elle est armée. La Suisse assume la responsabilité de sa propre défense.
– Elle est ouverte. Elle permet d’entretenir des relations économiques avec des partenaires très différents.
– Elle est prévisible. Dans un monde conflictuel, cette constance constitue un actif.
Une neutralité crédible peut procurer ce que l’on pourrait appeler une prime de neutralité : confiance, capacité d’intermédiation et accès simultané à plusieurs espaces économiques.
Mais il faut aussi reconnaître l’autre côté de l’équation. S’écarter des positions de nos principaux partenaires a un coût. L’Union européenne est notre premier partenaire commercial. La Suisse est profondément intégrée à l’économie européenne. Il existe donc aussi une prime d’intégration. Notre intérêt n’est ni l’isolement ni l’alignement automatique. Il est de commercer largement avec nos voisins tout en conservant la liberté de défendre nos propres intérêts.
L’Autriche n’est pas le modèle suisse
L’Autriche est elle aussi un État neutre. Depuis son adhésion à l’Union européenne en 1995, elle pratique cependant une neutralité davantage intégrée à la politique étrangère européenne.
Ses performances économiques ne permettent pas d’établir une causalité simple. Trop de facteurs distinguent les deux économies. Mais l’exemple autrichien montre qu’il existe plusieurs conceptions de la neutralité.
La question posée aux Suisses n’est pas de savoir si l’Autriche est plus ou moins prospère. Elle est de savoir quel modèle nous voulons conserver. Voulons-nous d’une neutralité principalement militaire, compatible avec un alignement politique et économique croissant et avec un alignement législatif massif ? Ou voulons-nous préserver une conception plus exigeante, dans laquelle la neutralité signifie aussi la volonté de conserver notre autonomie de décision ?
C’est cette seconde conception qui correspond à la tradition suisse.
L’indépendance n’est pas l’isolement
Défendre la neutralité ne signifie pas prétendre que la Suisse pourrait vivre indépendamment du reste du monde. Notre économie dépend de ses échanges. Nos entreprises ont besoin du marché européen. Notre approvisionnement énergétique dépend largement de nos voisins.
Mais la dépendance économique ne doit pas être confondue avec la dépendance politique.
Nous pouvons coopérer étroitement avec nos voisins sans considérer que leurs intérêts sont nécessairement les nôtres. Nous pouvons défendre le droit international sans reprendre automatiquement toutes les mesures décidées à Bruxelles ou à Washington. Nous pouvons commercer avec l’Europe sans renoncer à commercer avec le reste du monde. C’est précisément parce que la Suisse est petite qu’elle doit conserver autant que possible sa liberté d’action.
Rester prévisible dans un monde imprévisible
Le monde qui se dessine sera moins stable que celui de l’après-Guerre froide. Les rivalités entre grandes puissances s’intensifient, les politiques industrielles redeviennent protectionnistes et les sanctions se multiplient. Même entre alliés, les intérêts commerciaux divergent brutalement.
Dans un tel environnement, la neutralité suisse n’est pas un vestige. Elle peut retrouver une partie de sa valeur — à condition de rester crédible. La Suisse ne doit pas croire que sa neutralité la protégera de toutes les pressions. Elle ne doit pas davantage imaginer qu’un rapprochement avec une grande puissance lui garantira sa bienveillance. Les grandes puissances ont des intérêts. La Suisse doit elle aussi défendre les siens.
Notre prospérité ne découle pas exclusivement de notre neutralité. Mais notre capacité à décider nous-mêmes de nos relations avec le monde fait partie des conditions qui ont permis à notre modèle de prospérer.
Il ne s’agit pas de choisir entre ouverture et indépendance. Il s’agit de rester ouverts parce que nous sommes indépendants. La Suisse n’a pas besoin de devenir une forteresse. Elle n’a pas davantage besoin de devenir la périphérie politique d’un bloc.
Dans un monde de plus en plus divisé, sa meilleure contribution — et l’un de ses meilleurs atouts économiques — reste d’être prévisible, ouverte, armée et indépendante.
En d’autres termes : de rester la Suisse.


