Eric Bertinat – Le 27 septembre, les citoyens genevois vont voter sur la gratuité de la contraception. Perspective catholique mène une campagne contre cet objet et plusieurs articles ont paru dans nos précédentes Lettres pour expliquer notre position à la lumière de l’enseignement de l’Église. Ces textes ont été réunis dans une brochure adressée aux responsables catholiques, censés être concernés par ce sujet non seulement d’un point de vue moral mais surtout pour le salut des âmes. À ce jour, nous n’avons reçu que quelques accusés de réception (Mgr Morero, Mgr Krebs, nonce apostolique en Suisse). On peut légitimement se demander pourquoi un tel silence sur un sujet si important.
La réponse à cette question se trouve peut-être moins dans l’actualité genevoise elle-même que dans ce que prépare le prochain synode, qui abordera la question du péché mortel dans les relations hors mariage. C’est ici que l’excellent article de l’abbé Claude Barthe (Revenir au magistère. Il y a dix ans, le sabordage de l’enseignement moral, Res Novae, septembre 2026) apporte une réponse au grand silence du clergé face à un rappel aussi élémentaire que « Tu ne commettras point d’adultère » (Exode 20, 14 ; Deutéronome 5, 18 ; Matthieu 5, 27). Ce n’est pas un accident local, mais le symptôme d’un sabordage plus profond, engagé de longue date, de l’enseignement moral traditionnel.
Ce texte de l’abbé Barthe éclaire d’ailleurs, plus largement, le malaise que décrivait Carlo Foresti à propos du pontificat de Léon XIV (voir notre article : Recension : «Le pontificat de Léon et ce mécontentement croissant – 7 septembre 2026). Là où le blogueur de Duc in altum décrivait surtout les symptômes d’une crise (ambiguïtés, gestes œcuméniques, prudence doctrinale, silence sur certaines questions liturgiques), l’abbé Barthe en recherche la racine dans l’évolution de l’enseignement moral depuis le concile Vatican II.
Il situe le tournant décisif dans Amoris lætitia, publiée en 2016. Le chapitre VIII de l’exhortation marque une rupture dans la manière d’appréhender les situations dites «irrégulières». L’auteur met particulièrement en évidence le n. 301, selon lequel certaines personnes connaissant la norme morale peuvent néanmoins se trouver dans des conditions concrètes qui ne leur permettraient pas d’agir autrement «sans une nouvelle faute». Il y voit une difficulté majeure pour la conception traditionnelle de la loi morale : Dieu ne commande pas l’impossible et donne, avec sa grâce, les moyens d’accomplir ce qu’il commande.
La question n’est donc pas secondaire. L’abbé Barthe rappelle à cet égard que quatre cardinaux avaient soumis au pape François cinq dubia, dont l’un portait précisément sur la possibilité de considérer comme non pécheur celui qui vit habituellement en contradiction avec un commandement divin tel que l’interdiction de l’adultère. Ces questions sont restées sans réponse (c’est une habitude !).
L’abbé Barthe relève qu’à l’occasion du dixième anniversaire d’Amoris lætitia, le nouveau Pape a lui-même qualifié l’exhortation de «message lumineux d’espérance» et appelé à poursuivre le chemin de «conversion pastorale» à sa lumière. Il annonce parallèlement une rencontre mondiale des présidents des conférences épiscopales consacrée au discernement sur la pastorale familiale.
Le malaise décrit par Carlo Foresti prend dès lors une signification plus précise. Ce nouveau pontificat ne remet aucunement en cause le déplacement opéré au cours des dernières années dans le domaine de la morale. Le parcours préparatoire du prochain synode semble d’ailleurs prolonger cette orientation en privilégiant les notions de «fragilité», d’«accompagnement», de «discernement» et d’«intégration», tout en évitant, selon l’abbé Barthe, de nommer directement le péché. Et l’on comprend beaucoup mieux la réserve embarrassée que rencontre aujourd’hui même la campagne genevoise auprès du clergé suisse.
Cette évolution permet également de mieux comprendre le combat moderniste. Celui-ci ne saurait être réduit à l’adoption de nouveautés liturgiques ou culturelles. Dénoncé par saint Pie X, il concerne d’abord une conception de la vérité religieuse. Le danger apparaît lorsque l’expérience personnelle, les circonstances subjectives et la conscience individuelle finissent par prendre le pas sur une vérité révélée, objective et normative. Or la méthode du « discernement » peut devenir problématique si elle conduit non plus à aider l’homme à conformer sa vie au commandement de Dieu, mais à déterminer dans quelles conditions ce commandement pourrait ne plus s’appliquer pleinement à sa situation.
C’est précisément ce que l’abbé Barthe dénonce lorsqu’il oppose la «loi de gradualité», qui accompagne progressivement le pécheur vers l’accomplissement du commandement, à une «gradualité de la loi», qui transformerait le commandement lui-même en idéal inaccessible auquel chacun pourrait se conformer selon ses possibilités.
Une question fondamentale demeure : l’Église peut-elle préserver l’intégrité de son enseignement moral si elle cesse d’affirmer clairement que les commandements divins sont des normes objectives, valables pour tous ? Relativiser ces normes n’est pas une option pastorale : c’est une trahison de la mission même du pasteur, dont l’unique tâche est d’aider les fidèles à les vivre pleinement, avec le secours de la grâce divine. C’est ce que rappelle l’abbé Barthe, lorsqu’il souligne que la fonction première des pasteurs est d’annoncer la foi et de conduire les âmes au salut par la vérité.
La question posée au pontificat de Léon XIV et, par ricochet, au silence embarrassé de tant de responsables catholiques suisses face à notre campagne est donc beaucoup plus grave qu’une querelle entre progressistes et traditionalistes. Elle concerne la conception même du rôle du magistère. Doit-il principalement accompagner les évolutions de la société et discerner les situations particulières, ou doit-il d’abord rappeler, avec autorité et miséricorde, la vérité révélée et les commandements de Dieu ?
Le rappel final de l’abbé Barthe est à cet égard sans ambiguïté : «revenir au magistère». Son application au débat actuel est immédiate : face à toutes les situations humaines, l’Église ne peut renoncer à annoncer la vérité sous prétexte de rejoindre l’homme dans sa fragilité. Elle doit précisément rejoindre le pécheur pour le conduire à la conversion. C’est cette conception du «pastoral», non comme adaptation de la vérité, mais comme soin des âmes en vue de leur salut, qui constitue le véritable enjeu, tant du pontificat de Léon XIV que de notre propre combat, aujourd’hui, à Genève. —


