La neutralité pour rester ouverts au monde

0
1

Jean-Baptiste Bless – Aujourd’hui, plus que jamais depuis 1945, l’architecture de paix fondée sur la Charte des Nations unies n’est plus considérée comme adaptée à l’époque. Le droit international est encore invoqué comme une cymbale retentissante pour qualifier de «violation» ce que la Russie a appelé une «opération spéciale» ; mais peu rappellent, à la suite de l’historien Daniele Ganser, que ce sont les guerres d’agression de l’OTAN qui ont miné le système depuis le début du siècle au moins.

Les sanctions de l’Union européenne ne s’inscrivent d’ailleurs pas non plus dans le système de sécurité collective des Nations unies, puisqu’elles sont les mesures unilatérales d’un bloc contre un autre, prises selon une interprétation propre des faits et du droit. Elles contribuent à fragiliser l’ordre mondial. De son côté, la Russie invoque la « Responsabilité de protéger » les populations russophones d’Ukraine, qu’elle considère comme persécutées par le gouvernement central depuis 2014. Ce principe, effectivement consacré par l’Assemblée générale en 2005, avait déjà été invoqué pour attaquer la Libye.

Derrière les références au droit, c’est évidemment la politique de puissance qui est de retour. La guerre en Ukraine s’inscrit dans la logique développée par les géopoliticiens anglo-saxons, de Mackinder à Brzezinski : empêcher qu’une alliance de puissances ne domine le Heartland eurasiatique et surpasse l’Amérique. Ironie du sort, le conflit en Ukraine – et la lutte pour le contrôle de ce pays pivot – a contribué à réaliser l’autre cauchemar américain : le rapprochement de la Chine et de la Russie, encore célébré lors du récent sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).

Mais ce n’est pas tout : afin d’écouler ses hydrocarbures, la Russie a développé son marché vers l’Inde, pays le plus peuplé du monde. Avec la Chine, ces trois pays forment un bassin de population de trois milliards d’habitants qui cherchent à se distancier de l’ «Occident global» avec le soutien des pays du Sud, en particulier les BRICS. Ces deux organisations réunissent désormais près de 50% de la population mondiale – contre 5.5% pour l’UE ! – et 45% du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat. En parallèle, l’Union européenne a divisé par deux sa part dans l’économie mondiale depuis 2000.

Afin de ne pas disparaître économiquement, militairement et politiquement, l’Union désunie reste arrimée à des États-Unis qui se détournent progressivement d’elle, lancés dans une lutte pour préserver l’hégémonie du dollar et leur suprématie militaire. De plus, elle poursuit avec acharnement une guerre dont elle supporte elle-même une part considérable des conséquences. Résultat : un affaiblissement industriel lié notamment à la perte d’une énergie bon marché et un appauvrissement susceptible de provoquer des bouleversements dans les urnes des deux principaux pays de l’UE.

Le Conseil fédéral et les partis politiques ont-ils cette image en tête lorsqu’ils cherchent à se rapprocher de l’OTAN par des coopérations militaires et de l’UE par l’intégration de son droit ? N’ont-ils pas réalisé qu’en arrimant la barque helvétique au Titanic occidental, ils l’entraînent dans une aventure pour le moins hasardeuse, au moment même où le centre de gravité du monde se déplace ? Présumons qu’ils pèchent par ignorance, puisque même les services de renseignement nous livrent des analyses de la situation hors sol héritées des grilles de lecture développées sous l’administration Biden.

En 1938, face à la détérioration de la situation internationale, le Conseil fédéral revint à la neutralité intégrale avant que la guerre n’éclate. Aujourd’hui, c’est le souverain qui a l’occasion de rendre à la neutralité sa raison d’être. Au moment où celle-ci devient un moyen essentiel pour garantir notre liberté d’action vers le reste du monde, il est impératif de voter OUI le 27 septembre. –

Crédit photo : Vilnius, Lituanie – 11 25 2023: Une colonne de chars Leopard 2 lors d’une parade de l’OTAN avec des drapeaux agités (Shutterstock/Arnoldas Vitkus)