Eric Bertinat – Dans son entretien du 6 septembre au quotidien italien Avvenire, Mgr Renzo Pegoraro, président de l’Académie pontificale pour la vie, nommé l’an dernier par Léon XIV, rappelle qu’il n’existe «aucun droit à l’aide au suicide» mais suggère qu’il faudrait «vérifier si nous sommes confrontés à une loi imparfaite à laquelle il serait toutefois moral de donner son assentiment», notamment parce qu’un refus pourrait pousser un Parlement à adopter une législation «plus permissive et libertaire». C’est moins la conclusion que la méthode qui doit retenir l’attention : elle consiste à faire dépendre le jugement moral sur une loi non de son contenu propre, mais d’une hypothèse sur ce qu’une autre majorité parlementaire pourrait produire demain.
Or c’est précisément cette structure de raisonnement que saint Pie X combattait sous le nom de modernisme. Dans Pascendi dominici gregis (1907), il décrit une conception où les vérités religieuses sont soumises à l’évolution des circonstances, où «dans une religion vivante, il n’est rien qui ne soit variable» et où le développement des doctrines est déterminé par les besoins des consciences. Chez les modernistes, une «force progressive» couve dans les consciences individuelles et les changements naissent d’un «compromis et transaction» avec la force conservatrice. C’est exactement le schéma qu’emploie Mgr Pegoraro : le principe moral n’est plus premier, il devient une variable ajustée en fonction du rapport de forces politique : ici, la crainte d’un Parlement plus «libertaire» joue le rôle de cette «force progressive» qui négocie avec la doctrine plutôt que de s’y soumettre.
Le danger de ce raisonnement fondé sur le possible est qu’il n’a pas de limite interne. Si une loi mauvaise peut être justifiée parce qu’une loi pire est imaginable, ce mécanisme s’applique indéfiniment : toute concession présente se légitime par la crainte d’une concession future plus grave. C’est glisser d’une morale de principes à une morale de circonstances, exactement ce que saint Pie X reprochait aux modernistes lorsqu’il les accusait de vouloir adapter les dogmes «aux opinions des philosophes» et de faire dépendre la doctrine de la vie et des consciences plutôt que l’inverse.
La morale catholique procède à l’inverse : elle établit d’abord ce qui est objectivement bon ou mauvais, et la prudence n’intervient qu’ensuite, pour déterminer les moyens d’agir sans jamais transformer le mal en bien. Jean-Paul II pose cette limite dans Evangelium vitae (§73) : une loi qui légitime l’euthanasie ne devient pas acceptable parce qu’une autre loi serait pire. Ce qui peut être licite, c’est de soutenir une disposition qui limite les effets d’un mal déjà légalement établi, non de donner son assentiment à une loi nouvelle au nom d’un mal futur hypothétique. Entre ces deux gestes, la différence est celle-là même qui sépare la prudence de l’accommodement : le président de l’Académie pontificale pour la vie en anticipant une loi qui n’existe pas encore pour justifier son assentiment à celle qui est en débat, franchit cette ligne. Jean-Paul II est sans ambiguïté : les lois légitimant l’euthanasie «sont des crimes qu’aucune loi humaine ne peut prétendre légitimer», et elles créent «une obligation grave et précise de s’y opposer». —


