Immigration : une initiative UDC bien faible face à un problème structurel profond

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Eric Bertinat – Le lancement par l’Union démocratique du centre de son initiative «Pas de Suisse à 10 millions !» ne suscite guère d’enthousiasme. Une large partie de la population n’a pas oublié que les deux précédentes initiatives sur l’immigration, pourtant acceptées par le Souverain, ont été vidées de leur substance. Sans réaction politique forte de l’UDC, ni de ses conseillers fédéraux, ces échecs ont installé un précédent inquiétant : le peuple dit oui, le Parlement dit non.
Dans ce contexte, cette troisième initiative apparaît d’emblée comme faible et tardive. Elle ne propose pas une véritable maîtrise de l’immigration, mais un mécanisme qui n’interviendrait qu’une fois le seuil des dix millions d’habitants atteint. Autrement dit, elle entérine le problème au lieu de le prévenir. Plus qu’une solution, elle ressemble à un instrument de campagne à l’approche des élections fédérales de 2027.
Le débat actuel n’est pourtant pas nouveau. Dès les années 1970, James Schwarzenbach posait déjà la question de la limite de l’immigration. Depuis, la Suisse a connu une augmentation massive de sa population étrangère, avec plus de deux millions de migrants en vingt-cinq ans. Mais le véritable enjeu n’est pas seulement démographique : il est économique et structurel.

L’exemple français : une réalité que l’on refuse de voir
À cet égard, l’analyse publiée le 10 avril 2026 dans Le Figaro par Nicolas Pouvreau-Monti est particulièrement éclairante.
À travers le cas des livreurs travaillant pour Uber Eats ou Deliveroo, elle met en lumière les dérives de ce que l’on appelle «l’immigration de travail».
Les chiffres sont sans appel : 98% des livreurs sont des immigrés, dont une majorité arrivée récemment. Plus encore, 64% sont en situation irrégulière, sans titre de séjour valide. Ce secteur repose donc largement sur une main-d’œuvre clandestine, tolérée car elle permet de maintenir des coûts très bas.
Les conditions de travail illustrent la réalité de ce modèle : rémunération moyenne de 5,83 euros de l’heure, activité pénible, absence de perspectives. Ces emplois ne sont ni attractifs ni durables. Ils sont occupés faute d’alternative, dans une logique de survie plus que d’intégration.
Mais le point essentiel est ailleurs : ces activités, comme d’autres secteurs similaires (ménage, sécurité, bâtiment non qualifié), créent peu de valeur économique. Elles reposent sur des salaires faibles et nécessitent souvent un soutien indirect de la collectivité. Autrement dit, elles participent à une économie de «faible productivité», qui freine l’innovation et la montée en gamme.
La véritable solution : transformer l’économie, pas importer la main-d’œuvre
L’enseignement central de cet exemple est clair : le recours massif à une immigration peu qualifiée ne constitue pas une solution économique durable. Il permet au contraire de «prolonger artificiellement des modèles dépassés», fondés sur une main-d’œuvre abondante et bon marché.
Une économie moderne suit une logique inverse. Elle cherche à «produire plus avec moins de travailleurs peu qualifiés», en investissant dans la formation, la technologie et l’automatisation. Elle valorise le travail local et favorise la hausse des salaires par la rareté relative de la main-d’œuvre.
Cela implique une «recomposition profonde de la société» : moins de dépendance à l’immigration, une meilleure intégration des personnes déjà présentes, et une transformation des secteurs économiques à faible valeur ajoutée. C’est à cette condition que l’on peut garantir une prospérité durable.

Le déni du patronat suisse
Or, en Suisse, une large partie du patronat continue de défendre une immigration élevée, voire illimitée, au nom des besoins du marché du travail. Cette position ignore largement les réalités mises en évidence par l’exemple français.
En favorisant une offre de travail abondante, cette politique exerce une pression à la baisse sur les salaires et décourage les investissements dans la productivité. Elle entretient également une dépendance à des secteurs peu innovants, au lieu d’encourager leur transformation.
Le paradoxe est donc le suivant : au moment même où les faits montrent les limites de l’« immigration de travail », une partie des élites économiques suisses persiste dans cette voie, sans remettre en cause le modèle sous-jacent.
Le débat sur l’immigration ne peut pas se réduire à une question de seuils ou de chiffres. L’initiative actuelle de l’UDC, en dépit de ses intentions, reste insuffisante car elle ne traite pas le cœur du problème. La véritable question est celle du modèle économique et social que la Suisse souhaite adopter. A savoir soit une économie dépendante d’une main-d’œuvre étrangère abondante et peu qualifiée, ou une économie capable d’innover, de gagner en productivité et de valoriser le travail local ? Sans cette remise en question fondamentale, l’initiative de l’UDC risque de rester symbolique et de laisser perdurer une dynamique migratoire que l’on n’a jamais été en mesure de maîtriser. —

À la suite de la décision de Mgr Lefebvre de consacrer quatre évêques, Éric Bertinat cofonde, avec ses amis les abbés La Praz et Koller, la revue Controverses (1988-1995). En 2010, il fonde l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne.

Journaliste et collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il y revient en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.

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Eric Bertinat
À la suite de la décision de Mgr Lefebvre de consacrer quatre évêques, Éric Bertinat cofonde, avec ses amis les abbés La Praz et Koller, la revue Controverses (1988-1995). En 2010, il fonde l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Journaliste et collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il y revient en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.