Pénurie électrique : le Parlement face à la réalité du risque de blackout

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Eric Bertinat – Lors de la session d’été 2026 du Parlement fédéral, le débat consacré à l’initiative populaire «De l’électricité pour tous en tout temps (Stop au blackout)» a mis en lumière une question fondamentale pour l’avenir du pays : la Suisse sera-t-elle capable de garantir son approvisionnement électrique dans les décennies à venir ?

Derrière les affrontements habituels entre partisans et adversaires du nucléaire, c’est en réalité la perspective d’une pénurie d’électricité qui a dominé les échanges. Car le constat devient de plus en plus difficile à contester : notre consommation d’électricité va fortement augmenter alors même que les moyens de production pilotables appelés à remplacer les centrales existantes demeurent largement insuffisants.

L’initiative «Stop au blackout», portée principalement par les milieux libéraux et économiques, part d’un constat simple : la Suisse ne dispose aujourd’hui d’aucune stratégie crédible lui permettant de garantir durablement un approvisionnement électrique sûr, autonome et respectueux du climat. Électrification des transports, remplacement des chauffages fossiles par des pompes à chaleur, développement des centres de données, intelligence artificielle, croissance démographique et objectifs de neutralité carbone exerceront une pression considérable sur le réseau. Ignorer cette réalité reviendrait à préparer les pénuries de demain.

Au fil des débats, un constat s’est imposé à la quasi-totalité des intervenants : les besoins futurs seront bien supérieurs à ceux envisagés lors de l’adoption de la Stratégie énergétique 2050. Les estimations fédérales évoquent désormais un besoin supplémentaire de 35 à 50 térawattheures d’ici le milieu du siècle, soit davantage que la production actuelle de l’ensemble du parc nucléaire suisse.

Le rapporteur de la commission, le conseiller national saint-gallois Mike Egger, a parfaitement résumé l’enjeu. Selon lui, la véritable question n’est pas de savoir si une nouvelle centrale nucléaire sera construite demain, mais si la Suisse doit continuer à s’interdire elle-même une technologie qui fournit encore aujourd’hui près de 30 % de son électricité. Face à l’ampleur des besoins futurs, maintenir une interdiction de principe revient à se priver volontairement d’une partie des solutions disponibles.

Plusieurs élus ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme un refus idéologique de regarder la réalité énergétique en face. Christian Imark (UDC/SO) a ainsi rappelé que les centrales nucléaires de Beznau, Gösgen et Leibstadt assurent entre 40 et 50 % de l’approvisionnement électrique hivernal du pays, jour et nuit, indépendamment des conditions météorologiques. Pour lui, maintenir l’interdiction de construire de nouvelles centrales revient à affaiblir inutilement les marges de manœuvre dont la Suisse aura besoin après 2050. Son avertissement était sans ambiguïté : sans nouvelles capacités pilotables, l’objectif de neutralité carbone risque de devenir irréalisable.

Les défenseurs du contre-projet ont d’ailleurs pris soin de rappeler qu’il ne s’agit nullement d’opposer nucléaire et énergies renouvelables. Simone de Montmollin (PLR/GE) a souligné que les spécialistes auditionnés convergent sur un point essentiel : l’hydraulique, le solaire, les réseaux, le stockage et les capacités pilotables devront être développés simultanément. Dans ces conditions, maintenir une interdiction légale du nucléaire apparaît moins comme une mesure de prudence que comme une contradiction politique.

Les opposants ont naturellement développé une analyse différente. Stefan Müller-Altermatt (Centre/SO) a mis en garde contre le coût et les délais des nouvelles centrales nucléaires, tandis que la gauche et les écologistes ont insisté sur les questions liées à l’importation de l’uranium, à la gestion des déchets et aux risques résiduels.

Cependant, un élément a frappé tout au long du débat : les critiques adressées au nucléaire s’accompagnaient rarement de réponses précises à la question centrale de la sécurité d’approvisionnement. Comment produire les dizaines de térawattheures supplémentaires nécessaires lors des longues périodes hivernales sans vent ni soleil ? Comment garantir l’autonomie énergétique du pays en cas de tensions internationales ou de difficultés d’importation ? Sur ces questions, les réponses sont restées souvent vagues.

Or les enjeux sont considérables. La commission parlementaire a rappelé qu’une pénurie hivernale importante pourrait entraîner des dommages économiques évalués à près d’un milliard de francs par jour. Une telle situation affecterait non seulement l’économie, mais aussi les transports, les télécommunications, les services publics et l’ensemble de la vie quotidienne.

Le mérite principal de l’initiative «Stop au blackout» est précisément d’avoir replacé cette question au centre du débat politique. Elle rappelle que la sécurité d’approvisionnement n’est pas un sujet technique parmi d’autres, mais l’une des conditions fondamentales de la prospérité, de l’indépendance et de la stabilité du pays.

Dans ce contexte, la question décisive n’est pas de savoir quelles technologies correspondent le mieux aux préférences idéologiques de chacun, mais quelles technologies permettront effectivement d’éviter les pénuries et de garantir l’électricité en toutes circonstances.

Le Conseil fédéral et une majorité de la commission ont finalement choisi une voie intermédiaire en soutenant un contre-projet qui se limite à supprimer l’interdiction légale de construire de nouvelles centrales nucléaires. Cette évolution constitue un premier pas important. Elle reconnaît implicitement que l’interdiction adoptée en 2017 ne correspond plus aux réalités énergétiques actuelles.

Reste toutefois une interrogation politique majeure. Alors que de nombreux parlementaires admettent désormais la nécessité de conserver l’option nucléaire, pourquoi refuser l’inscription dans la Constitution du principe même défendu par l’initiative : garantir à la Suisse une électricité disponible en tout temps en laissant ouvertes toutes les technologies compatibles avec les objectifs climatiques ?

Les prochains débats diront si le Parlement est prêt à aller jusqu’au bout de cette logique ou s’il préfère se contenter d’un compromis minimal. Une chose est désormais certaine : la menace de pénurie électrique n’est plus une hypothèse théorique. Elle s’est invitée au cœur même des discussions parlementaires. –

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Eric Bertinat
Éric Bertinat a fondé en 2010 l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Il avait auparavant animé la revue Controverses (1988-1995). Collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il revient à la politique en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.