Le culte du corps : quand le bodybuilding devient une religion moderne

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Mirco Canoci – Nous sommes en 1977. Le documentaire Pumping Iron, porté par un jeune Arnold Schwarzenegger, fait découvrir au grand public un univers jusqu’alors relativement confidentiel : celui du culturisme, ou bodybuilding, littéralement la «construction du corps». Cette discipline, fondée sur le développement musculaire et la mise en scène du physique, s’impose progressivement comme un spectacle à part entière, avec ses compétitions, ses poses codifiées et ses figures emblématiques.

Depuis plusieurs décennies, cette pratique s’est largement démocratisée. Les salles de fitness ne sont plus réservées à une élite de passionnés : elles sont devenues des espaces fréquentés par un public toujours plus large, souvent motivé par des objectifs esthétiques. Mais cette démocratisation ne peut être comprise sans une transformation plus profonde : celle d’une société où le corps tend à devenir un objet de performance, de comparaison et de valorisation sociale.

Le corps devenu image : entre réalité et simulation
Cette évolution peut être éclairée par une lecture contemporaine de la culture de l’image, notamment à travers les travaux du philosophe Jean Baudrillard. Dans sa critique de la société de consommation, il montre que l’image ne se contente plus de représenter le réel : elle tend progressivement à le remplacer, jusqu’à produire un univers d’hyperréalité où les signes finissent par se détacher de toute référence stable.
Dans le domaine du fitness contemporain, cette logique est particulièrement visible. Le corps n’est plus seulement une réalité vécue, mais une image construite, optimisée pour être vue, partagée et valorisée. Sur les réseaux sociaux, il est présenté sous des angles soigneusement choisis, sous un éclairage flatteur, parfois retouché, jusqu’à devenir une version idéalisée de lui-même.

Le risque n’est pas uniquement esthétique. Il est anthropologique : le corps réel — avec sa fatigue, ses limites, ses imperfections et sa temporalité — tend à être relégué au second plan derrière un corps-image, théoriquement parfait, mais de moins en moins incarné.

Réseaux sociaux et capitalisme de la visibilité
Les réseaux sociaux ont profondément amplifié cette dynamique. Ils ont instauré une véritable économie de la visibilité dans laquelle le corps devient un support de circulation sociale et parfois économique. Dans cet univers, l’attention est devenue une ressource rare.

Le fitness s’inscrit alors dans une logique où l’individu est incité à transformer son propre corps en capital visible. Il ne s’agit plus seulement de s’entraîner, mais d’exister dans le regard des autres, de produire des images et de maintenir une présence constante.
Autrefois simple outil permettant de contrôler un mouvement, le miroir est devenu un véritable partenaire de l’entraînement. Les salles de sport sont couvertes de glaces, les exercices sont filmés, photographiés puis diffusés. Le téléphone portable fait désormais presque partie de l’équipement sportif.

Le risque est alors que la recherche de la santé cède progressivement la place à une quête permanente de validation extérieure. Le corps n’est plus seulement vécu : il est exposé, évalué et comparé en permanence.

Dysmorphophobie : quand le regard se retourne contre soi
Dans ce contexte apparaît ou s’intensifie un trouble particulièrement révélateur de notre époque : la dysmorphophobie, ou trouble dysmorphique corporel.
Il se caractérise par une perception profondément déformée de son propre corps. Malgré une musculature parfois impressionnante, certains individus continuent de se percevoir comme insuffisamment développés.

L’exposition quotidienne à des physiques idéalisés accentue ce phénomène. L’individu ne se compare plus à des personnes ordinaires, mais à des images soigneusement sélectionnées, retouchées ou obtenues grâce à des substances dopantes.
Ainsi, ce qui devait être un espace de développement personnel devient un lieu d’aliénation silencieuse.

Logique de surenchère et dérives du milieu
Dans cet univers où l’apparence devient un capital, la logique de la surenchère finit par s’imposer.
L’usage de produits dopants n’est plus seulement destiné à améliorer les performances sportives : il répond souvent à une exigence esthétique toujours plus élevée.
Certaines pratiques illustrent parfaitement cette dérive. Le Synthol, huile injectée directement dans les muscles afin d’en augmenter artificiellement le volume, n’apporte aucune force supplémentaire. Il ne construit pas un muscle : il crée simplement l’illusion d’un muscle.

La logique est révélatrice. Il ne s’agit plus d’être fort, mais de paraître fort. L’apparence prend définitivement le pas sur la réalité.
Le corps cesse alors d’être un organisme vivant pour devenir une simple surface d’exposition destinée au regard des autres.

Des figures emblématiques de leur époque
Impossible d’évoquer le culturisme sans parler d’Arnold Schwarzenegger. Sept fois vainqueur de Mr. Olympia, il demeure l’icône absolue de cette discipline. Son parcours témoigne d’une époque où le bodybuilding restait avant tout un sport de compétition exigeant, fondé sur des années de travail et de discipline.
À l’inverse, des figures plus récentes incarnent l’évolution du phénomène.
Aziz Shavershian, plus connu sous le nom de Zyzz, était devenu une véritable légende d’Internet. Son physique, son style de vie et son image ont progressivement été transformés en mythe par les réseaux sociaux, bien au-delà de sa propre existence.
Jo Lindner, alias Joesthetics, représentait quant à lui le fitness à l’ère des influenceurs : un corps constamment exposé, photographié et intégré à une économie du contenu où identité personnelle et image publique finissent par se confondre.

Tous deux sont décédés à un âge particulièrement jeune. Même si les circonstances exactes de leur mort diffèrent, leurs parcours rappellent les risques pouvant accompagner la quête d’un physique toujours plus spectaculaire, dans un milieu où le recours aux substances dopantes est loin d’être marginal.
Dans ces trajectoires, le corps n’est plus seulement une réalité biologique ou sportive : il devient un média permanent.

Du mythe d’Achille aux influenceurs
Cette évolution rappelle, d’une certaine manière, le destin d’Achille.
Dans la mythologie grecque, le héros choisit une vie courte mais glorieuse plutôt qu’une longue existence anonyme.
Notre modernité semble avoir déplacé cette logique. Il ne s’agit plus seulement d’accéder à la gloire, mais de demeurer visible. L’objectif n’est plus de réaliser un exploit, mais de ne jamais disparaître du flux continu des images.

La célébrité numérique remplace peu à peu la recherche de l’excellence.

Conclusion
Le culturisme contemporain s’inscrit dans une transformation plus large du rapport au corps dans les sociétés modernes. À travers les réseaux sociaux et l’économie de l’attention, le corps tend progressivement à devenir une image, un capital social et un objet de comparaison permanente.

Dans une lecture inspirée de Jean Baudrillard, cette évolution peut être comprise comme le passage d’un corps vécu à un corps simulé, où l’image finit par prendre le pas sur l’expérience incarnée. Cette dynamique fragilise le rapport à soi et contribue parfois à l’émergence de troubles tels que la dysmorphophobie.
Pour les chrétiens, cette évolution appelle un véritable discernement. Le christianisme n’a jamais méprisé le corps ; bien au contraire. Il affirme sa dignité parce qu’il est créé par Dieu et destiné à la résurrection. Mais il refuse d’en faire une idole.

Là où notre époque tend à mesurer la valeur d’un homme à son apparence, l’Évangile rappelle que la véritable beauté est d’abord celle de l’âme, façonnée par les vertus plus que par les muscles.

Saint Paul écrit :
« L’exercice corporel est utile à peu de chose, mais la piété est utile à tout. » (1 Timothée 4, 8)
Et encore :
« Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit ? » (1 Corinthiens 6, 19)
Ces paroles rappellent que le corps possède une dignité réelle, mais qu’il ne porte pas en lui-même le sens ultime de l’existence.

Prendre soin de son corps est une bonne chose. En faire un absolu est une autre. Le danger n’est donc pas la musculation elle-même, mais le moment où le corps cesse d’être un don reçu pour devenir un objet de culte. Lorsqu’il devient une fin en soi, il risque de prendre la place de Celui dont il est pourtant appelé à être le temple.

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Mirco Canoci
Mirco Canoci

Mirco Canoci s’est forgé un regard lucide et nuancé à la croisée de l’expérience de terrain et de la réflexion intellectuelle. Titulaire d’un CFC de bibliothécaire, il a travaillé dans des domaines variés allant de la sécurité à la vente, en passant par les bibliothèques publiques et universitaires, ainsi que l’archivage privé. Ce parcours diversifié nourrit une approche ancrée dans le réel, attentive aux enjeux sociaux et culturels de notre époque. Collaborateur de Perspective catholique, il a auparavant écrit pour un parti politique et une fondation. Actif durant plusieurs années dans différentes associations bénévoles, dont la Croix-Rouge, il reste attentif aux réalités concrètes de la vie sociale. Attaché à certaines valeurs morales et sociétales il cultive une pensée indépendante, soucieuse de justice, de vérité et de cohérence humaine. Polyglotte et passionné par le dessin, la lecture, le cinéma, le sport et les voyages, il voit dans ces activités autant de moyens d’élever l’âme, d’exercer le regard et de mieux comprendre la condition humaine. Fidèle à l’esprit des valeurs chrétiennes et enraciné dans celles-ci, il croit que la profondeur d’une pensée naît à la fois de l’expérience, de la contemplation et de la réflexion personnelle.