Thibaut Marqueyrol – Nous avons longuement parlé au cours des derniers articles d’intelligence artificielle, car il convient d’être armé intellectuellement et moralement face à des choses qui, que nous le voulions ou non, affectent de façon significative notre société et notre quotidien. Les éléments que nous avons donnés ou soulignés ne prétendent à aucune nouveauté intellectuelle. Ils sont plutôt des rappels d’éléments de la raison droite. En tout cas, c’est leur but. Dans cette perspective catholique, naturellement, nous souhaitons clore cette série d’articles sur l’IA par un tour d’horizon philosophique.
Qui dit philosophie, pour un catholique, dit thomisme. Rappelons, en cette période léonine, que Léon XIII, dans l’encyclique Aeterni Patris de 1879, l’appelle philosophia perennis, la plus adaptée pour défendre la foi catholique contre les erreurs modernes (idéalisme, matérialisme, positivisme, etc.). Le Code de droit canon de 1917 impose l’étude de saint Thomas dans la formation des prêtres. Curieusement, ni Gaudium et Spes ni le Code de droit canon de 1983 n’en font plus la référence absolue, mais recommandent au contraire le dialogue et l’ouverture à d’autres maîtres…
Qu’avons-nous donc perdu ?
Sans doute la meilleure boussole. Le thomisme est la continuation de la métaphysique aristotélicienne, qui est à la fois la philosophie du réel et la philosophie de l’être. Les révolutions techniques que nous subissons par vagues successives sont des continuations modernes du deus ex machina. Plus puissantes, plus envahissantes, elles nous interrogent sur ce qu’est l’homme. L’IA n’échappe pas à la règle.
Nous convoquons ici des maîtres pour témoigner. Étienne Gilson a montré comment la métaphysique a été progressivement affaiblie ou oubliée à partir de la modernité, privant la pensée d’un ancrage stable dans l’être. Jean Daujat, dans L’Œuvre de l’intelligence en physique, a appliqué cette exigence au domaine scientifique lui-même : même dans l’activité la plus rigoureuse, l’intelligence humaine accomplit un travail d’abstraction et de compréhension causale que ni l’empirisme ni le calcul ne peuvent remplacer.
Ces rappels nous aident à voir que l’IA n’est pas seulement un outil plus puissant. Elle constitue l’expression la plus avancée d’une réduction de l’intelligence à ce qui peut être traité statistiquement dans un substrat matériel. L’intelligence humaine, unie à un corps, accède aux formes universelles par un acte d’abstraction. À partir des images sensibles, l’intellect agent extrait ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est, indépendamment de ses conditions individuelles. Une fois cette forme saisie, elle peut être reconnue dans des situations nouvelles et servir de principe de jugement selon la nature des choses.
L’IA, elle, ne connaît aucune forme. Elle détecte des régularités probabilistes et optimise des corrélations. Elle peut simuler une généralisation à partir d’un très grand nombre d’exemples, mais elle reste dépendante de la distribution statistique de ses données. Elle ne juge pas selon l’être, elle calcule des probabilités. C’est pourquoi elle excelle dans certains domaines et devient fragile dès que la situation exige une saisie de l’essence au-delà des patterns observés.
Certaines critiques contemporaines de l’IA soulignent avec justesse ces limites. On peut penser aux travaux de Yuk Hui sur la technodiversité, aux analyses de Byung-Chul Han sur la perte de substance dans l’ère numérique, ou encore aux approches phénoménologiques et incarnées. Pourtant, parce qu’elles restent largement au niveau de la description de l’expérience vécue, ces approches offrent rarement une réponse convaincante à l’objection matérialiste et utilitariste : «Et alors, si c’est plus efficace et plus commode ?».
De Hegel à Husserl, la phénoménologie a progressivement substitué la description des phénomènes à la recherche de l’essence et de l’être. Elle a voulu mettre entre parenthèses les questions métaphysiques pour revenir à ce qui apparaît. Cette méthode a exercé une influence considérable dans la pensée catholique depuis Vatican II, au nom du dialogue avec le monde moderne. Mais quand le marché ou la technique opposent l’argument de l’efficacité, elle se révèle souvent impuissante. Elle peut décrire l’appauvrissement de l’expérience ou la perte de sens, mais elle manque d’un fondement ontologique assez robuste pour affirmer que la réduction de l’intelligence à des corrélations statistiques n’est pas seulement regrettable, mais erronée dans son principe. Elle reste vulnérable à l’utilitarisme parce qu’elle a, dès l’origine, renoncé à interroger ce qu’est vraiment l’intelligence et ce qu’elle est faite pour connaître.
C’est précisément ce que le thomisme permet d’affirmer avec fermeté. En montrant que l’IA ne peut pas accomplir l’acte d’abstraction des formes ni exercer un jugement selon l’être, il révèle une limite qui n’est pas seulement technique ou culturelle, mais ontologique.
Nous pouvons cependant porter le regard encore plus haut. L’intelligence humaine, unie à un corps, accède aux formes par un processus d’abstraction médiatisé par les sens. Mais il existe des intelligences créées qui n’ont pas besoin de ce détour. Les anges, êtres purement spirituels et immatériels, connaissent directement et intuitivement les formes universelles. Leur connaissance n’est pas discursive ni progressive : elle est immédiate. Pourtant, même cette connaissance angélique n’est pas autonome. Les anges ne possèdent pas par nature une vision exhaustive de toutes les essences. Leur intelligence, si haute soit-elle, reste créée et participée. Elle dépend de la lumière divine et de la grâce qui leur est donnée selon leur rang dans la hiérarchie céleste. Même l’intelligence la plus parfaite parmi les créatures ne connaît pas par elle-même, mais dans la mesure où elle reçoit de Dieu.
Cette dépendance de la grâce, même chez les anges, relativise profondément nos prétentions humaines, y compris technologiques. Elle rappelle que toute intelligence créée — qu’elle soit corporelle comme la nôtre, ou purement spirituelle comme celle des anges — ne connaît vraiment que dans la mesure où elle participe à la lumière qui la dépasse. L’IA, qui reste enfermée dans la matière et le calcul statistique, apparaît alors non seulement comme inférieure à l’intelligence humaine, mais comme radicalement en deçà de ce que peut être une intelligence créée lorsqu’elle est ordonnée à sa fin. Entre la machine, qui ne connaît aucune forme, et l’ange, qui contemple les essences dans la lumière reçue, l’homme occupe une position intermédiaire. Il est capable d’un acte spirituel — l’abstraction des formes — tout en restant dépendant du corps et des sens. Cette position dit à la fois notre grandeur et notre limite. Elle nous rappelle que l’intelligence humaine n’est ni purement matérielle ni purement spirituelle, mais participée. Elle est faite pour connaître l’être, non pour se réduire à calculer des corrélations.
C’est précisément ce que l’IA met cruellement en lumière. En prétendant augmenter l’homme, elle révèle au contraire à quel point nous sommes tentés de confondre la puissance de calcul avec la capacité de connaître les formes et de juger selon l’être. Plus l’IA devient performante, plus elle nous renvoie à notre propre petitesse : non pas parce qu’elle nous dépasse, mais parce qu’elle nous oblige à reconnaître ce que nous ne sommes pas. Elle ne peut ni abstraire, ni contempler, ni aimer. Elle reste enfermée dans la matière et dans l’efficacité.
Qui l’eût cru ? L’intelligence artificielle, ce symbole moderne de l’homme augmenté et de la maîtrise technique, nous ramène en définitive à notre condition de créatures. Elle nous invite à redécouvrir que toute intelligence créée — même la plus haute, celle des anges — ne connaît vraiment que dans la mesure où elle reçoit. Et que cette réception, cette dépendance à la lumière qui la dépasse, culmine dans la contemplation du Premier Moteur, cause incausée et fin pour elle-même : Dieu.
C’est là, au-delà de toute performance et de toute augmentation, que se joue la véritable grandeur de l’intelligence humaine : non dans sa capacité à calculer toujours plus vite, mais dans sa vocation à connaître et à aimer Celui qui est.


