Pâques : Le Roi, la Vérité et l’anémone

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Commence le dialogue entre Pilate et Jésus.

– Vous êtes le roi des Juifs ?

– Dites-vous cela de vous-même ou d’autres l’ont-ils dit de moi ?
– Est-ce que moi je suis juif (Numquid ego judaeus sum) ? Ceux de votre nation et les princes des prêtres vous mettent entre mes mains: qu’avez-vous fait ?
– Mon royaume n’est pas de ce monde, dit Jésus; si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour que je ne fusse pas livré aux juifs; mais à cette heure mon royaume n’est pas d’ici.
– Donc, vous êtes roi ?
– Vous le dites, je suis roi. Je suis né et je suis venu en ce monde pour rendre témoignage à la vérité: quiconque est de la vérité écoute ma voix.
– Qu’est-ce que la vérité ? dit Pilate.

Il a dit cela, peut-être pour tel et tel officier romain, à côté de lui, des hommes, comme lui, et non des sémites. Ou peut-être l’a-t-il dit pour soi-même, avec un joli mouvement d’épaule.
Il s’est levé. Et il sort, sans attendre la réponse. Parce qu’il sait qu’à cette question-là il n’y a pas de réponse.
Quel silence il faudrait faire pour entendre ce que disent ces deux hommes. D’un côté un des rois de ce monde: un de ceux qui jugent la terre, qui ont à la fois le pouvoir et la sagesse – car ce mélange de scepticisme, de bienveillance et de mépris ne semble-t-il pas la suprême sagesse humaine ? – et cet homme n’est rien. De l’autre côté cet être sans pouvoir, quasi sans raison, tant il parle déraisonnablement, bafoué, honni, rejeté; et il est, lui, le Roi du Monde …
A présent, Jésus se tait. Du dehors, par-dessus la rumeur de la préparation à la pâque, vient celle de la sédition qui chauffe, prête à exiger que sa haine soit satisfaite. Comme il a regardé les lis des champs, peut-être Jésus regarde-t-il, poussée en un coin du prétoire, quelque anémone rouge qui bouge faiblement. Une goutte de l’eau du matin y pend encore, où brille un point de lumière. Au milieu de ces parements et de ces colonnes, dans ce lieu tout de pierre taillée, géométrique comme un code, cela vit. Il y a ce brin d’herbe au joint de deux dalles pour témoigner du Créateur. Le temps menace. Montant de biais, des nuages envahissent le ciel. Il fait sombre. En ce suspens, demeure étrangement dans l’air ce dialogue tel que personne, absolument personne, n’aurait pu l’imaginer entre un gouverneur romain et le Messie, entre un pantin et Dieu.
S’étant décerné intérieurement un brevet de sage, Ponce Pilate est sorti du prétoire. Il va tenter d’humaniser ces satanés juifs. S’il pouvait éviter le sang et les histoires … Mieux vaudrait arranger les choses que de mettre à mort cet illuminé parce qu’il prétend rendre témoignage à la vérité … La vérité ! …

Qu’est-ce qu’être un homme ? Qu’est-ce que la vie ? Qu’y aurait-il à voir et à comprendre ? A quoi bon tout ce qui existe ? Pourquoi est-on venu, avec cette tête qui cherche, ce cœur qui bat, et qu’a-t-on à faire en ce monde ?
Il faudrait … Ah! Il faudrait que ce fût aussi simple pour les humains que pour cette anémone rouge. Comme la graine tombée là dans un peu de terre, entre deux blocs de granit, savoir ouvrir sa feuille, sa tige, sa fleur, monter et se déployer vers le soleil.
Sa vérité, la petite verdure qui tremble au vent du matin, sans douter ni se tromper, elle l’a trouvée, c’est la fleur. Regarde le passereau qui de l’espace plonge vers l’anémone et repart vers l’espace: avec la même absence de doute, il a su sortir de son oeuf, pousser ses plumes, voler, bâtir son nid, pondre et faire éclore ses oeufs. Sans questions ni hésitations, il va vers la vie pleine pour laquelle il est fait. Et l’homme, lui, ne sait pas comme il devrait vivre.
Il ne sait pas. Il reste incapable de trouver sa destination profonde et son bonheur.

Henri Pourrat, La bienheureuse Passion