Mirco Canoci – La fin du plein emploi. Pendant les Trente Glorieuses, trouver un emploi en Suisse relevait presque de l’évidence. Dans une économie en pleine croissance, le plein emploi permettait à la majorité des personnes désireuses de travailler d’intégrer rapidement le marché du travail.
Aujourd’hui, cette réalité appartient largement au passé. La recherche d’un emploi peut s’étendre sur plusieurs mois, voire plusieurs années. Pour de nombreux jeunes diplômés comme pour des travailleurs expérimentés, décrocher un poste est devenu un véritable parcours du combattant.
Les refus s’accumulent malgré des dossiers solides. Les réponses se ressemblent toutes : « Malgré la qualité de votre candidature, nous avons retenu un autre profil correspondant davantage à nos attentes. » Une formule devenue presque automatique, qui laisse souvent les candidats dans l’incompréhension.
Cette évolution résulte de plusieurs facteurs : mondialisation, automatisation, multiplication des diplômés, exigences croissantes des entreprises, mais aussi ouverture du marché du travail. La concurrence est désormais telle que même des profils qualifiés peinent parfois à retrouver un emploi stable.
Des offres d’emploi parfois déconnectées de la réalité
Le marché du travail donne parfois l’impression de fonctionner selon une logique paradoxale. Les plateformes de recrutement regorgent d’annonces proposant des postes à 10%, 20% ou 30%, des contrats de quelques mois seulement ou des emplois sans véritable perspective d’évolution. Plus étonnant encore, certaines de ces offres proviennent d’institutions publiques, censées pourtant promouvoir une rassurante stabilité de l’emploi.
À cela s’ajoute une inflation des exigences. Des postes relativement ordinaires réclament plusieurs années d’expérience, la maîtrise de plusieurs langues étrangères ou des compétences très spécialisées.
L’entreprise ne cherche plus seulement un candidat compétent : elle semble rechercher le candidat parfait.
Quand le diplôme ne suffit plus
Longtemps, obtenir un diplôme constituait la meilleure garantie d’une insertion professionnelle réussie.
Aujourd’hui, cette promesse apparaît plus incertaine. Certaines filières universitaires produisent chaque année davantage de diplômés que le marché n’est capable d’en absorber. Sans remettre en cause leur intérêt intellectuel ou social, cette situation entraîne une dévalorisation progressive de certains titres académiques.
Le domaine de la psychologie illustre bien cette évolution. Plusieurs professionnels dénoncent depuis quelques années des conditions de travail difficiles, des rémunérations modestes au regard des longues études exigées et une multiplication des contrats précaires. La qualification demeure indispensable, mais elle ne garantit plus automatiquement une stabilité professionnelle.
La précarisation du travail
Une autre évolution mérite d’être soulignée : la multiplication des stages et des contrats temporaires. Lorsqu’ils constituent une véritable période d’apprentissage, ces dispositifs peuvent être utiles. Mais ils deviennent problématiques lorsqu’ils servent essentiellement à disposer d’une main-d’œuvre qualifiée à moindre coût. Certaines entreprises semblent également publier des offres sans réelle volonté de recruter immédiatement. Elles entretiennent ainsi une réserve permanente de candidats ou renforcent simplement leur visibilité sur les plateformes spécialisées. Pour les chercheurs d’emploi, cette situation nourrit un profond sentiment de découragement. Derrière chaque candidature se cachent du temps, des espoirs et parfois des semaines d’attente qui n’aboutissent à aucune réponse.
Vers une société de travailleurs interchangeables ?
Au-delà des difficultés d’embauche, c’est notre rapport même au travail qui semble évoluer. La performance, la disponibilité permanente et l’adaptation continue deviennent progressivement les principales qualités attendues. Le salarié est évalué selon sa productivité immédiate davantage que selon son expérience, sa fidélité ou sa capacité de transmettre son savoir. Cette logique rappelle certaines œuvres de science-fiction, notamment celles d’Isaac Asimov, où l’efficacité technique finit par devenir la norme absolue.
Le paradoxe est saisissant : alors que les entreprises affirment rechercher des collaborateurs créatifs, autonomes et capables d’initiative, elles imposent parfois des méthodes de travail qui réduisent progressivement l’homme à une simple fonction productive. À force de vouloir tout optimiser, ne risquons-nous pas de construire un monde où l’être humain devra finalement se comporter comme les robots tant promus actuellement par la Silicon Valley ?
Conclusion
Le travail demeure l’un des principaux lieux où l’homme déploie ses talents, construit sa vie familiale et participe au bien commun. Lorsqu’il devient toujours plus difficile d’accéder à un emploi stable, c’est toute la cohésion sociale qui se fragilise.
Une société ne devrait pas mesurer uniquement ses performances économiques, mais aussi sa capacité à offrir à chacun la possibilité de vivre dignement de son travail. Le progrès perd sa légitimité lorsqu’il conduit à considérer les personnes comme de simples variables d’ajustement.
La doctrine sociale de l’Église le rappelle à temps et à contretemps depuis Léon XIII : chaque travailleur possède une dignité qui ne dépend ni de son âge, ni de son rendement, ni de sa rentabilité. L’économie devrait être au service de l’homme, et non l’inverse. Ni socialisme ni capitalisme : le juste salaire ne relève donc pas uniquement du marché ; il touche à la dignité humaine elle-même et à la simple justice due à tout travailleur.
Car derrière chaque candidature refusée, chaque licenciement ou chaque période de chômage, il n’y a pas seulement un dossier administratif : il y a une personne qui cherche à retrouver sa place dans la société. Et cette dignité ne devrait jamais être sacrifiée au seul nom de l’efficacité. —


