Magnifica Humanitas : un bien commun bien peu commun

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Thibaut Marqueyrol – On croyait que Paul VI, Jean-Paul II et François reposaient en paix. On attendait un renouveau de style. Eh bien, malheur à nous. Les amoureux du langage de circulaire de conférence épiscopale se lècheront les babines et nous ferons encore disette de formules claires.

Magnifica Humanitas apparaît comme une ressassée noachique du Concile, dans un style très “sixties”, empaquetée cette fois dans un jargon technocratique parfaitement aligné sur les standards de l’ONU et de la Silicon Valley.

Malgré 134 pages, certes pas toutes intéressantes car certains fondamentaux tracés par Léon XIII sont à juste titre rappelés, le texte passe à côté des enjeux anthropologiques majeurs de notre siècle. Décryptage d’une capitulation intellectuelle et spirituelle.

1. Un faux bien commun : l’immanence contre le Salut

Tout part, dans ce texte fastidieux, d’une définition tronquée du «bien commun». Le document reprend à son compte la définition horizontale de Gaudium et Spes : une gestion harmonieuse, inclusive et terrestre de la cité – justice sociale, répartition des richesses, transition numérique «éthique».

Il ne s’agit pas de prétendre que les conditions matérielles d’existence sont sans importance, ni que l’Église doit se désintéresser de la misère des corps, et l’encyclique redis les fondements de la dignité de la personne humaine. Mais, dans l’ordre chrétien, ces réalités temporelles restent subordonnées à la perspective de la vie éternelle. Le soin de la cité terrestre est un moyen, jamais une fin.

La vraie perfection de l’homme consiste à bien mourir, car telle est notre destinée universelle. Manquer le Paradis, ou au moins le Purgatoire, n’est-il pas le plus grand malheur dont notre Sainte Mère l’Église ne doit avoir de cesse de nous protéger ? À quoi sert de bien vivre sur terre – connectés, augmentés, socialement protégés par des algorithmes inclusifs – si nous devons brûler dans les feux éternels préparés pour les impies, ceux-là mêmes que Notre-Dame a montrés aux trois petits pauvres de Fatima ? En horizontalisant le dessein divin et en inversant l’ordre des priorités, l’encyclique transforme à nouveau la barque du Salut en une ONG humanitaire, troquant la vie éternelle contre le confort des corps.

2. Un texte très bavard sur l’humain

En quel nom l’Église peut-elle parler de manière compétente de justice sociale appliquée au numérique ou de la mécanique des réseaux de neurones ? Certes, elle peut et doit porter un jugement moral sur le bien et le mal. Mais elle ne le fait qu’en se référant à ce que Dieu a révélé – ce que l’homme ne peut atteindre par ses seules forces – et dont elle a reçu de Notre Seigneur Jésus-Christ l’autorité d’interpréter le sens.

Or, que trouve-t-on au fil des pages ? Malheureusement beaucoup de redite des points de magistère “ouvert au monde” dans ce qu’il a de plus horizontal : 35 citations de François, 18 de Jean-Paul II, 20 du Concile et 13 de Benoît XVI. Certes, il est naturel qu’un texte magistériel se réfère à ses prédécesseurs immédiats. Mais n’y avait-il pas mieux à puiser dans le riche trésor de la Tradition ? À de très rares exceptions, le texte ne remonte aux sources millénaires de la foi, aux Pères de l’Église ou à la grande scolastique. Et surtout : pas un mot sur les fins dernières de l’homme. L’Église abdique encore et toujours sa compétence surnaturelle pour s’improviser experte en sociologie du travail. Le résultat est une absence totale de verticalité.

3. Le grand flou anthropologique : ce que la machine ne sera jamais

Le texte reste à la surface des choses, faute de prendre la bonne perspective. L’IA, la multipolarité, la course aux armements nous obligent certes à nous demander «où va l’humanité ?». Nous devons avoir confiance que Notre Seigneur donne à chacun, selon une justice qui nous dépasse infiniment, les conditions de son salut. Mais Il nous laisse aussi libres de nous perdre.

L’IA questionne précisément l’usage de notre liberté. Il ne s’agit pas de céder à un réflexe technophobe, mais de déplorer la carence doctrinale du texte. Pour guider l’homme face au choc technologique, il fallait nommer et définir les réalités. Dans ce que l’encyclique omet, on aurait sans doute pu lire les éléments suivants.

L’illusion de la machine face aux Transcendantaux

L’IA n’est pas une menace diabolique en soi : elle est l’automatisation poussée à l’extrême de la raison calculante. Elle traite l’information, combine les données, imite la logique. Elle excelle dans ce qu’on appelle communément «intelligence». Mais elle est, par nature, exclue des trois transcendantaux de la philosophie classique :

Le Vrai : l’IA ne cherche pas la vérité, elle calcule la probabilité statistique du mot ou de la donnée suivante. Elle n’a ni conscience de la réalité ni intellect pour la saisir.

Le Beau : pour l’IA, le beau se réduit à une moyenne esthétique calculée sur ce qui a déjà été produit. Elle est incapable d’éprouver la splendeur, la rupture ou l’émotion qui élève l’âme vers le Créateur.

Le Bien : le Bien moral exige intentionnalité et conscience de soi. L’IA n’agit pas par vertu ; elle obéit à des contraintes de programmation. Elle ne connaît ni le sacrifice ni la charité (agapè), qui supposent la liberté de faire le mal pour mériter de choisir le bien.

La théologie oubliée du travail manuel

En ne s’inquiétant que de la perte d’emplois, le document adopte une vision purement comptable, matérialiste et marxisante du labeur. Il oublie la grande tradition biblique. Dans l’Ancien Testament, le travail manuel n’est pas une aliénation : c’est une liturgie, une mission confiée dès la Genèse pour «cultiver et garder» le jardin. L’homme y est le gérant de la Création.

La tradition rabbinique honorait l’artisanat : le travail manuel ancre l’homme dans le réel et combat l’orgueil de l’esprit. Saint Paul, l’esprit le plus brillant de son temps, tissait des tentes de ses mains pour sanctifier son autonomie. Le Christ Lui-même a passé trente ans à l’établi d’un charpentier avant de prêcher. Le travail humain, lorsqu’il confronte la main à la résistance de la matière brute, est le lieu d’une incarnation et d’une étincelle de folie créatrice qu’aucun algorithme ne connaîtra jamais.

Rendons justice au texte qui cite une fois saint Benoît, mais pour paraphraser Cyrano : «- C’est un peu court, jeune homme».

4. Le paradoxe réglementaire : la mort du jugement et de la subsidiarité

Faute de parler du salut, le texte tombe dans le piège de son époque : il appelle à encore plus de réglementation internationale et de gouvernance mondiale pour encadrer l’IA. C’est le grand rendez-vous manqué. La faiblesse tragique de notre temps est de vouloir tout normaliser, codifier et administrer, précisément parce qu’on ne sait plus faire confiance au jugement des personnes.

Le document insiste pourtant, de manière totalement paradoxale, sur le principe de subsidiarité. Mais comment la subsidiarité pourrait-elle s’exercer quand le Magistère refuse de guider les consciences individuelles ? En ne tranchant pas clairement sur le caractère moral de l’utilisation de l’IA, c’est-à-dire en ne disant pas ce qui relève du péché ou de la vertu, l’encyclique laisse les fidèles désarmés. Elle ne prépare pas les âmes à jouer leur rôle d’arbitre moral.

C’est précisément l’absence de visée morale authentique dans notre société qui la conduit à cette boulimie de règlements juridiques. Là où le monde moderne invente des « chartes éthiques » administratives pour masquer son vide spirituel, l’Église aurait dû rappeler que la seule véritable digue est la conscience humaine restaurée par la grâce. En réclamant des lois humaines plutôt qu’en prêchant la loi divine, le texte capitule devant la bureaucratie.

Conclusion

En voulant plaire au monde et parler son langage technocratique, Magnifica Humanitas passe à côté de la seule urgence : rappeler à un siècle ivre de technologie que la machine calcule, mais que seul l’homme prie, aime, travaille et se sauve avec l’aide de la Grâce.

Ce manque de hauteur se double d’un aveuglement face aux réalités les plus concrètes de notre temps. Certes, le texte aborde la question environnementale. On aurait d’ailleurs pu penser qu’il insisterait plus largement car c’est sans doute un des points de bascule majeurs. Derrière le mirage d’une intelligence désincarnée se cache une boulimie énergétique sans précédent : les datacenters de l’IA s’apprêtent à engloutir l’équivalent de l’électricité consommée par une puissance industrielle comme le Japon. Sans jamais mettre ses grands principes éthiques à l’épreuve de cette réalité physique, l’encyclique reste dans l’incantation.

À force de vouloir définir un bien commun purement horizontal et d’effleurer à la fois les contraintes matérielles et les exigences métaphysiques, Magnifica Humanitas nous livre un texte tristement commun, vide de l’essentiel. –