Eric Bertinat – Tandis que de nombreuses démocraties occidentales semblent s’enfoncer dans la surenchère médiatique, la théâtralisation du débat public et la réaction immédiate à l’actualité, une étude publiée par DemoSquare apporte un éclairage singulier sur le cas suisse. L’analyse de plus de 180’000 interventions parlementaires entre 1999 et 2025 conclut que la part des discours émotionnels est restée remarquablement stable en Suisse, et nettement inférieure à celle observée en France ou aux États-Unis.
Le constat est intéressant. Mais il mérite sans doute davantage qu’une simple célébration de l’exception helvétique. Car une première question s’impose : que mesure exactement cette étude ? L’émotivité d’un discours parlementaire est-elle vraiment un indicateur fiable de la santé démocratique d’un pays ?
C’est précisément sur ce point que la réflexion de la doctrine sociale de l’Église conserve toute son actualité. Saint Thomas d’Aquin, héritier de la pensée d’Aristote, développe cette exigence sous la forme de la vertu de prudence. Il met en garde contre la précipitation qui conduit à agir avant que la raison ait achevé son examen : «On agit avec précipitation lorsqu’on se laisse entraîner à agir avant que la raison ait achevé son examen.» (Somme théologique, IIa-IIae, q. 53, a. 1)
Le Docteur angélique ne parle évidemment pas de réseaux sociaux ni de communication politique moderne. Mais il souligne déjà le danger d’une action publique guidée par les passions plutôt que par un jugement rationnel orienté vers le bien commun. Sous cet angle, l’étude de DemoSquare soulève une question pertinente : les institutions suisses favorisent-elles davantage l’exercice de cette prudence politique ?
Plusieurs éléments semblent aller dans ce sens. La démocratie directe oblige les responsables politiques à convaincre régulièrement les citoyens sur des objets concrets. Le fédéralisme maintient une proximité entre élus et administrés. Le système de concordance pousse à la recherche de compromis plutôt qu’à la confrontation permanente. Ces caractéristiques rappellent le principe de subsidiarité cher à la doctrine sociale de l’Église, selon lequel les décisions doivent être prises au niveau le plus proche possible des personnes concernées.
L’étude suggère ainsi que la relative modération du discours politique suisse résulte moins d’une vertu particulière des élus que d’un cadre institutionnel qui limite les excès. Cette nuance est importante. Ce que l’on observe n’est peut-être pas d’abord une supériorité morale de la classe politique suisse, mais l’efficacité de mécanismes qui contraignent chacun à davantage de retenue.
D’autant que la Suisse n’échappe pas totalement à l’évolution observée ailleurs. L’étude constate une progression de l’émotivité dans les débats parlementaires, principalement portée par l’UDC sur les questions migratoires et identitaires.
L’observation selon laquelle les conseillers fédéraux adoptent un ton moins émotionnel après leur entrée au gouvernement est également révélatrice. Comme si l’exercice concret des responsabilités imposait naturellement davantage de mesure. La doctrine catholique y verrait volontiers une confirmation de son intuition classique : gouverner consiste moins à amplifier les passions du moment qu’à rechercher avec prudence ce qui sert durablement le bien commun. Saint Thomas l’exprime avec une remarquable concision : «La prudence qui est ordonnée au bien commun s’appelle prudence politique. Or, puisque le bien commun de la cité est plus divin que le bien d’un seul homme, il faut une vertu spéciale pour bien gouverner la multitude.» (Somme théologique, IIa-IIae, q. 50, a. 1)
Reste toutefois une question essentielle, que l’étude ne tranche pas. Une parole politique plus mesurée produit-elle nécessairement un meilleur gouvernement ? Les citoyens suisses accordent-ils davantage leur confiance à leurs institutions ? Et si tel est le cas, est-ce parce que leurs élus parlent avec plus de retenue, ou parce qu’ils gouvernent plus efficacement ?
Au fond, l’intérêt principal de cette étude n’est peut-être pas de démontrer la sagesse particulière de la Suisse, mais de rappeler une vérité souvent oubliée : la qualité d’une démocratie dépend autant de ses institutions que de ceux qui les occupent. La véritable force d’une nation ne réside pas dans sa capacité à s’émouvoir, mais dans sa capacité à délibérer, à décider et à agir en vue du bien commun. La Suisse en offre un exemple, ce qui ne la met à l’abri ni des facilités démagogiques, ni de l’attraction des grands ensembles, ni de la médiocrité de certains de ses élus. Une étude sur ce dernier point serait, elle aussi, la bienvenue. —


