Intelligence artificielle : humanité sous formol

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L’homme a créé une intelligence artificielle pour ne plus avoir à se servir de la sienne… L’humanité bénéficie des progrès technologiques, mais cela ne favorise pas les progrès humains : plus il y a de machines, moins l’homme est vertueux… La mondialisation, mise en commun des biens de l’humanité, n’a pas réduit les inégalités : un petit nombre s’enrichit outrageusement…
Les promesses du progrès ont un goût amer ; l’homme est entraîné à s’installer dans le confort qu’il a mis au point ; l’entraide mutuelle, jadis nécessaire, pousse à un individualisme.
L’esclavage traditionnel permettait de dispenser le maître des charges physiques ; les nouvelles technologies dispensent les hommes de l’exercice de l’intelligence.

L’humanité magnifique
La question très actuelle de l’IA a été abordée par Léon XIV dès sa première encyclique. On peut regretter que les questions sociales deviennent le nouvel évangile de Vatican II, au détriment de la Rédemption, et qu’il manque une véritable perspective catholique à ces lignes passablement humanistes. Tribune Chrétienne a même osé poser la question de savoir si Magnifica humanitas n’aurait pas été écrite avec une IA, tant certaines de ses lignes abordent ces thèmes avec la neutralité ambiante dont la robotique intelligente est paramétrée.
La deuxième partie des lignes vaticanes (chap. 3 et suivants) prêche pour un usage sain des développements du numérique. Par-delà les conseils bienvenus pour les parents en matière d’éducation (pas de smartphone pour les enfants, par exemple), le Souverain Pontife répète les poncifs mondialistes, affirme son irénisme (IA et armes de guerre), met en garde contre le danger de la désinformation, réitère son engagement pour la planète…

La civilisation des machines
La technologie apporte chaque jour de nouveaux progrès et suscite des craintes parfois légitimes quant à sa domination sur nos intelligences et sur nos vies destinées au Royaume des Cieux. Au-delà de la question morale de savoir si le monde numérique est bon ou non (de toute façon, il fait partie de nos vies), le véritable enjeu pour nos vies concrètes est de savoir quel type d’humanité nous voulons être.
Quel monde voulons-nous ? Il ne tient qu’à nous d’être des usagers vertueux de ces robots et de les tenir en bride tel un cheval de course !

L’IA ou le principe du moindre effort
En 1769, James Watt calcula la capacité d’énergie d’un cheval moyen et créa l’unité du cheval-vapeur : c’était l’effort économisé grâce aux découvertes, en particulier la machine à vapeur. La technologie naissante permit à l’homme de générer de l’énergie. Chaque nouvelle découverte accroît ce transfert d’énergie. L’humanité a le moyen de se dispenser d’un labeur harassant au profit de la philosophie, de la prière, de l’amitié ou de la saine curiosité.

Dès lors que les besoins essentiels, décrits par exemple à travers la pyramide de Maslow, sont assouvis (besoin d’appartenance à une communauté, pulsion reproductive, instinct de survie), l’ère de la flemme commence (Olivier Babeau – L’Ère de la flemme – 2025, Buchet-Chastel). Avec la disparition de l’effort, le plaisir perd aussi en qualité et voit émerger un type d’homme sans volonté, sans projet, incapable de choisir… Bref, un homme sans vertu, mais gavé de plaisirs accessibles en un clic, sans engagement. Plus besoin de gravir un sommet : une photo ou un modèle 3D fera l’affaire. Plus besoin de courtiser une femme, le web en regorge…

La technologie s’oppose-t-elle à la vertu ? Ce qui est sûr, c’est qu’elle pousse à la paresse, rend dépendant, encourage l’inactivité, prétend à des résultats rapides. La révolution numérique fait croire au mythe de la réussite facile… Car la vertu s’ancre par la répétition des actes, elle s’obtient par l’effort, se gagne à la force du poignet. Devenir saint à l’heure de l’intelligence artificielle reste identique à l’âge du bronze, et le smartphone ne rendra jamais quelqu’un vertueux : l’homme ne pourra y prétendre qu’en restant libre.
Souhaitons-nous une humanité sous anesthésie générale, libérée certes des contraintes d’une terre sauvage, mais asociale, incapable d’effort, à l’intelligence sous-développée et à la liberté sous tutelle ?

La révolte des robots
Le XXᵉ siècle a suffisamment montré combien la technologie était d’abord développée comme arme de guerre avant de servir à la prospérité de l’humanité ; on attend toujours qu’elle serve à sa vertu. L’IA ne fait pas exception. On voit se dessiner les outils d’asservissement des peuples grâce au fichage des populations, aux analyses vidéo, à la monnaie digitale, au séquençage de l’ADN, etc. Le pamphlet de Bernanos, sorti en 1947, trouve ainsi une actualité particulière lorsqu’il mit en garde la France contre les robots.

Le grand capital réduit l’homme à sa dimension économique jusqu’à en faire une marchandise comme une autre, gérée par un État, Moloch aux rouages implacables, d’autant plus puissant que l’homme se place dans une servitude volontaire. Hélas, l’homme se résout facilement à être dépossédé de ses libertés plutôt qu’à se révolter pour les garder.

Dans notre effort civilisationnel, selon l’Évangile, avant d’améliorer les machines, nous devons chercher à améliorer l’homme pour qu’il gagne son Ciel.

Retour à l’art pariétal
L’IA est créée pour l’efficacité, la rentabilité, la rapidité. Dans ce domaine, elle a déjà dépassé l’homme : si elle sait mieux que nous faire du profit, ce monstre calculateur, sans morale, la civilisation à laquelle elle présiderait serait sans maladie, sans affection, sans littérature ni beauté, mais aussi sans humanité ni Rédemption : on jette un vieil ordinateur ; en revanche, on exerce la miséricorde auprès de l’homme à demi mort, détroussé par les brigands.

L’homme de Cro-Magnon, qui luttait pour survivre dans une nature hostile, prenait malgré tout le temps, et certainement du plaisir, à peindre dans des grottes pour immortaliser le transcendant. L’homme au temps de l’IA trouvera-t-il, lui aussi, suffisamment de temps pour s’élever au-dessus de la matière ?

Quand ChatGPT choisit pour toi
L’État exerce la providence : laïque, cela va sans dire. Il a comme geôliers les GAFAM, développeurs des IA. Une génération d’hommes infantilisée, docile, est petit à petit engendrée. Vos recherches Internet proposent des réponses dont les algorithmes ont été paramétrés par leurs propriétaires, selon une idéologie woke, avec des restrictions de contenu variables et des orientations politiques claires.

Le matériel humain inerte est d’autant plus rentable, soumis au dernier besoin créé à l’occasion de la sortie d’une énième technologie. Le serf du sombre Moyen Âge ne serait pas jaloux du citoyen doté d’un revenu universel, payé à ne rien faire et ne faisant rien, en perfusion intellectuelle de la dernière tendance. Un monde gagné pour la Technique est perdu pour la liberté (La France contre les robots).

Éloge du carburateur
«La qualité d’une civilisation ne se mesure pas à la puissance de ses moyens, mais à l’attention qu’elle sait offrir, à sa capacité à reconnaître l’autre comme un visage et non comme une fonction» (Magnifica humanitas, n° 114). Notre humanité blessée se traîne vaille que vaille vers l’éternité ; tout chrétien y travaille en recevant l’Eucharistie et le sacrement de pénitence.

«Nous devons nous rappeler que l’humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite» (MH, n° 118). Luttons contre l’artificialisation des vies que la technique propose. Être vertueux, c’est encore l’exigence d’un petit effort de volonté : rien n’en dispensera.

Monseigneur Lefebvre encourageait à un retour à la terre, qui ne ment pas (1979, 50 ans de sacerdoce au Bourget). Matthew B. Crawford (Éloge du carburateur) dit la même chose à sa manière. La liberté est sans doute à ce prix… —