Défendre la dignité humaine face à la financiarisation de l’économie

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Christian Dandrès, avocat et conseiller national (PS) – Peut-on encore vivre dignement de son travail ? La question paraît simple. Pourtant, elle traverse aujourd’hui l’ensemble des débats sociaux, économiques et politiques. Derrière les discussions sur les salaires minimaux, les plateformes numériques ou les conventions collectives se cache en réalité une interrogation plus fondamentale : quelle place notre société accorde-t-elle à la personne humaine ?

Pour les intervenants réunis lors d’une récente conférence consacrée au travail et à la justice sociale, le constat est préoccupant. Depuis plusieurs décennies, les conditions de travail se dégradent sous l’effet de mécanismes économiques qui tendent à considérer le travail non plus comme une activité humaine porteuse de sens, mais comme une simple variable d’ajustement au service de la rentabilité.

Or le travail n’est pas une marchandise. Cette affirmation, au cœur de la doctrine sociale de l’Église, rappelle que toute personne doit pouvoir vivre de son travail, subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, mais aussi trouver dans son activité une source de reconnaissance, d’intégration sociale et d’accomplissement personnel.
Le travail occupe une place centrale dans l’existence humaine. On y consacre souvent huit, dix ou douze heures par jour. Il façonne l’identité, les relations sociales et familiales, le sentiment d’utilité et la dignité personnelle. Lorsqu’il devient précaire ou déshumanisé, ce sont bien davantage que des revenus qui sont menacés : c’est l’équilibre même de la société.

Les signes de fragilisation se multiplient. À Genève, pourtant l’un des cantons les plus riches du pays, près de 17’000 familles dépendent aujourd’hui d’une aide alimentaire hebdomadaire. Cette réalité interpelle dans un canton dont le produit intérieur brut dépasse quarante milliards de francs. Elle révèle un paradoxe inquiétant : la richesse globale augmente, mais une part croissante de la population peine à satisfaire ses besoins essentiels.

Cette évolution s’accompagne d’une transformation profonde du marché du travail. Le contrat de travail traditionnel, qui garantissait une certaine sécurité, est progressivement concurrencé par des formes d’emploi plus précaires : travail intérimaire, contrats sur appel, statuts d’indépendants ou de pseudo-indépendants. En Suisse, près de 400’000 personnes travaillent désormais dans l’intérim. Pour beaucoup, la prévisibilité des horaires, la stabilité des revenus et les protections sociales deviennent des privilèges plutôt que des droits.
Le développement des plateformes numériques illustre particulièrement cette mutation. Présentées comme des innovations favorisant la flexibilité, elles reposent souvent sur des mécanismes qui transfèrent les risques économiques sur les travailleurs. Les chauffeurs ou livreurs assument les coûts de leur véhicule, de leur matériel et de leur temps d’attente, tandis que les plateformes conservent la maîtrise de l’organisation du travail grâce à des algorithmes opaques.

L’exemple d’Uber est fréquemment cité. Derrière l’image séduisante de l’économie numérique se cache parfois une réalité beaucoup plus rude : temps de travail non rémunérés, revenus imprévisibles, dépendance économique et difficulté à faire reconnaître ses droits. Plusieurs décisions de justice ont d’ailleurs rappelé que ces travailleurs ne peuvent être considérés comme de véritables indépendants lorsqu’ils dépendent étroitement d’une plateforme.

Mais la précarisation du travail ne touche pas uniquement l’économie numérique. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large marqué par l’intensification des rythmes professionnels et l’effacement progressif de la frontière entre vie privée et vie professionnelle. La disponibilité permanente exigée par certains employeurs complique la vie familiale, fragilise la santé psychique et favorise l’épuisement professionnel.
Les conséquences sont visibles. Les accidents du travail graves n’ont pas disparu. Les burn-out se multiplient. Derrière chaque effondrement professionnel, ce sont souvent des familles entières qui se retrouvent déstabilisées. La souffrance au travail n’est pas un problème individuel ; elle constitue une question sociale majeure.

Comment expliquer cette évolution ?
Les intervenants pointent la montée de la financiarisation de l’économie. Dans de nombreux secteurs, les impératifs de rentabilité tendent à primer sur les besoins humains. L’objectif n’est plus seulement de produire des biens ou des services utiles, mais de maximiser les rendements pour les investisseurs.

Cette logique s’étend désormais à des domaines autrefois largement préservés, comme la santé. Le développement de groupes privés cotés en bourse transforme progressivement certains établissements hospitaliers en centres de profit. Les critères financiers prennent alors une importance croissante dans l’organisation des soins, au risque de détourner les institutions de leur vocation première : servir les patients.

Face à ces évolutions, la question du salaire minimum apparaît comme une réponse partielle mais nécessaire. À Genève, où il est en vigueur depuis 2020, les premières évaluations montrent qu’il a permis d’améliorer la situation des travailleurs les plus modestes, notamment les femmes, les jeunes et les salariés peu qualifiés. Contrairement à certaines prédictions, aucune conséquence économique négative significative n’a été observée.

Le débat dépasse toutefois la seule question salariale. Il touche à la conception même de la société. Quels besoins souhaitons-nous satisfaire ? Qui décide des priorités économiques ? Les investissements doivent-ils servir principalement la spéculation et les produits de luxe, ou contribuer à répondre aux besoins fondamentaux de la population : logement, santé, alimentation, éducation et prise en charge des personnes vulnérables ?
Ces interrogations rejoignent une conviction ancienne mais toujours actuelle : l’économie doit rester au service de l’homme et non l’inverse. Le travail ne peut être réduit à un coût de production. Il constitue un lien social essentiel et un élément fondamental de la dignité humaine.

À l’heure où les mutations technologiques et économiques bouleversent le monde professionnel, cette exigence apparaît plus nécessaire que jamais. Défendre le travail, ce n’est pas seulement protéger des emplois ou des revenus. C’est préserver une certaine idée de la personne humaine et du bien commun. —