Eric Bertinat – Perspective catholique s’intéresse à l’actualité et à la politique, mais prioritairement à celle qui touche à l’enseignement de l’Église. C’est dire si la doctrine sociale de l’Église doit nous inspirer, non pas sous l’angle de la seule étude, mais sous celui du terrain politique que les catholiques ont trop souvent abandonné.
Ce qui m’amène à quelques remarques préliminaires
Premièrement, le sujet de ce jour touche une question profondément actuelle : celle du salaire, du juste salaire et, plus largement, de la justice sociale dans nos sociétés contemporaines. Je remercie très chaleureusement Christian Dandrès d’avoir accepté notre invitation. Sa présence permettra de confronter la doctrine sociale de l’Église à l’expérience concrète du monde politique et syndical.
Mais avant d’entrer dans le débat, définissons nos termes. Le salaire minimum est un seuil de rémunération en dessous duquel un employeur ne peut légalement pas rémunérer un travailleur. Il peut être fixé par la loi, par une convention collective ou par des usages professionnels reconnus. En Suisse, il n’existe pas de salaire minimum fédéral, mais plusieurs cantons, Genève, Neuchâtel, le Jura, le Tessin ou Bâle-Ville ont instauré des minima légaux, tandis que de nombreuses branches disposent déjà de salaires conventionnels.
Un point essentiel doit cependant être précisé d’emblée : pour la doctrine sociale de l’Église, la question du salaire ne peut être réduite à une simple mécanique économique ou juridique. Léon XIII rappelait déjà que, même lorsque patron et ouvrier concluent librement un contrat, il existe au-dessus de leur volonté une exigence supérieure de justice naturelle, le salaire doit permettre au travailleur de vivre dignement. Le juste salaire ne relève donc pas uniquement du marché ; il touche à la dignité humaine elle-même et à la justice en général comme le précisait Jean Madiran.
Deuxièmement, cette question engage nécessairement le rôle de l’État. L’intervention publique se justifie généralement lorsqu’un secteur connaît des abus répétés, lorsque les rémunérations deviennent insuffisantes ou lorsqu’une autorité politique estime devoir agir pour des raisons sociales. Le Tribunal fédéral a d’ailleurs reconnu les salaires minimaux cantonaux comme des instruments de politique sociale davantage que de politique économique. La réflexion sur le salaire conduit donc inévitablement à une interrogation plus large : jusqu’où l’État doit-il intervenir dans les rapports économiques et sociaux ? Nous verrons que cette tension est déjà présente dans Rerum Novarum elle-même.
Troisièmement, cette réflexion ouvre la question du revenu universel, dont la logique est différente. Le salaire minimum part du travail pour protéger le salarié ; le revenu universel, lui, part de l’individu pour lui garantir un revenu indépendamment de toute activité professionnelle. La Suisse fut d’ailleurs le premier pays à soumettre cette idée au vote populaire, lors de l’initiative fédérale de 2016 sur le revenu de base inconditionnel, massivement rejetée par près de 77% des votants.
Quatrièmement, notre époque connaît des transformations économiques et sociales profondes. Automatisation et robotisation, précarisation, économie numérique, Intelligence Artificielle, concentration des capitaux et puissance croissante des multinationales posent des questions nouvelles. La doctrine sociale de l’Église offre des principes permanents, mais ces principes doivent être appliqués à des réalités sans cesse changeantes. Il ne suffit pas de répéter la doctrine ; il faut l’incarner et l’éprouver face aux défis de notre temps.
Enfin, précisons la limite volontaire de cette conférence. Nous n’aborderons pas l’ensemble des grands débats doctrinaux, les rapports entre l’Église et l’État, tels que le laïcisme ou le naturalisme politique. Nous nous concentrerons sur une question concrète, débattue aussi bien dans les parlements cantonaux qu’à Berne : celle du juste salaire et du salaire minimum.
I. Henri Charlier : morale, politique et bien commun
Commençons par Henri Charlier, dont la pensée est exposée dans son Introduction à la pensée politique, un ouvrage bref mais remarquablement dense, dont les réflexions demeurent d’une grande actualité.
Charlier pose d’abord un fondement : les Dix commandements du Décalogue sont la base de toute société stable. Tant qu’on ne les enseignera pas aux hommes comme le fondement de leur vie morale, économique et politique, on ne saura résoudre aucune des questions de justice posées à notre temps.
De là découle sa conception de la politique : «La politique, après le gouvernement de nos âmes, est le plus noble des arts, puisque sa fin est le bien commun et que ce bien commun comprend la préparation morale naturelle des voies du salut.»
Et il précise : «La politique comprend une seule idée, très générale, le bien commun, on peut y distinguer la justice, la paix, l’ordre, la sécurité. Mais cette idée s’étend à toutes les actions de l’homme vivant en société. Et il est impossible que les faits économiques et les faits sociaux puissent s’accorder entre eux s’il n’existe un pouvoir chargé de les soumettre au bien commun.»
Surtout, Charlier nous met en garde contre une vision abstraite des réalités humaines. Entre morale et politique, on ne saurait établir une priorité de l’une sur l’autre : elles sont inséparables, nous dit-il. «Il y a moral tout le temps et en tout ; il y a politique tout le temps et en tout. Il y a le temporel, il y a le spirituel, qui sont, en l’homme, inextricablement unis.»
Cette interdépendance sera notre fil conducteur tout au long de cette conférence.
II. Léon XIII et Rerum Novarum : le juste salaire comme exigence naturelle
Rerum Novarum (nous sommes en 1891) s’inscrit dans un contexte de bouleversement industriel et de misère ouvrière. Léon XIII y formule un principe qui restera fondateur pour toute la tradition sociale catholique. Le passage le plus direct se trouve au paragraphe 34 : «Que le patron et l’ouvrier fassent donc tant et de telles conventions qu’il leur plaira, qu’ils tombent d’accord notamment sur le chiffre du salaire. Au-dessus de leur libre volonté, il est une loi de justice naturelle plus élevée et plus ancienne, à savoir que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l’ouvrier sobre et honnête.»
Autrement dit : la liberté contractuelle ne suffit pas à garantir la justice. Si le travailleur est contraint, par nécessité, d’accepter n’importe quelle condition, le contrat peut être formellement libre et réellement injuste. Le juste salaire est une exigence de la loi naturelle, antérieure et supérieure à toute convention.
Léon XIII va plus loin en soulignant les effets positifs d’un salaire suffisant. Non seulement il permet de vivre, mais il ouvre la voie à une certaine autonomie : «L’ouvrier qui percevra un salaire assez fort pour parer à ses besoins et à ceux de sa famille pourra se ménager un petit superflu. Suivant le conseil que semble lui donner la nature elle-même, il visera par de prudentes épargnes à se ménager un petit superflu qui lui permette de parvenir un jour à l’acquisition d’un modeste patrimoine.»
Et il conclut avec une formule d’une grande densité : «Le pauvre ne se procure ces choses que moyennant le salaire de son travail.»
Le salaire est donc directement lié au droit de vivre. Il n’est pas une faveur accordée par l’employeur : il est la condition matérielle de la dignité humaine.
Rerum Novarum n’est pas un texte isolé. Il inaugure une tradition que deux encycliques principalement vont prolonger, chacune en réponse aux défis de son époque.
Pie XI, dans Quadragesimo Anno (1931), reprend le principe du juste salaire et l’élargit sur deux points décisifs. D’abord, il étend l’exigence à la famille : le salaire doit permettre non seulement à l’ouvrier, mais à sa famille de vivre dignement. Ensuite, il introduit deux nouveaux critères : le salaire juste doit aussi tenir compte du bien de l’entreprise et du bien commun. On passe ainsi d’une relation bilatérale entre ouvrier et patron à une vision globale de l’économie, où chaque décision salariale engage une responsabilité à l’égard de la société tout entière. Pie XI dénonce par ailleurs avec fermeté la concentration des richesses comme obstacle structurel à la justice sociale.
Jean-Paul II, dans Laborem Exercens (1981), apporte un éclairage anthropologique nouveau : le juste salaire y est présenté comme un révélateur de l’équité de l’ensemble du système socio-économique. Il permet de vérifier concrètement si le travailleur est traité comme une personne ou comme un simple coût de production. Une distinction que l’on retrouve dans l’encyclique de Léon XIV sur l’IA, Magnifica Humanitas. Le travail n’est plus seulement une question économique, il est une expression de la dignité humaine.
À travers ces trois encycliques, une même conviction se renforce et s’approfondit : la justice salariale n’est pas une concession accordée par le marché, mais une exigence morale permanente, ancrée dans la nature même de l’homme.
À Genève, pour ancrer ces principes dans notre réalité, le salaire médian est aujourd’hui d’environ 7’900 francs par mois, tandis que le salaire minimum tourne autour de 4’000 francs. La question politique devient alors : quel niveau de salaire garantit réellement une vie digne dans une ville au coût de la vie aussi élevé ? C’est précisément ce que nous examinerons avec notre invité.
Voyons à présent le rôle de l’État : subsidiarité et devoir d’intervenir. Sur la question de l’intervention étatique, Rerum Novarum porte une tension qu’il faut regarder en face. D’un côté, le texte est explicitement réticent à confier la régulation salariale à l’État : «Les pouvoirs publics pourraient intervenir inopportunément, vu surtout la variété des circonstances des temps et des lieux. Il sera donc préférable d’en réserver en principe la solution aux corporations ou syndicats.»
L’État est ainsi appelé à veiller au bien commun de façon générale, tandis que la régulation concrète du salaire est confiée aux corps intermédiaires, corporations et patronat. Ce n’est pas un salaire étatique au sens moderne que préconise Léon XIII, mais bien la responsabilité des consciences et des institutions naturelles de la société.
D’un autre côté, le même texte affirme avec force le devoir de l’État d’intervenir en faveur des plus faibles. Léon XIII l’exprime sans ambiguïté : «De même que l’État peut se rendre utile aux autres classes, de même il peut grandement améliorer le sort de la classe ouvrière. Il le fera dans toute la rigueur de son droit et sans avoir à redouter le reproche d’ingérence ; car en vertu même de son office, l’État doit servir l’intérêt commun.»
Et plus directement encore : «Les pauvres, au même titre que les riches, sont, de par le droit naturel, des citoyens. Comme il serait déraisonnable de pourvoir à une classe de citoyens et de négliger l’autre, il est évident que l’autorité publique doit aussi prendre les mesures voulues pour sauvegarder la vie et les intérêts de la classe ouvrière.»
L’encyclique va jusqu’à aborder la question des conflits du travail : «Il n’est pas rare qu’un travail trop prolongé ou trop pénible, et un salaire jugé trop faible, donnent lieu à ces chômages voulus et concertés qu’on appelle des grèves. À cette maladie si commune et en même temps si dangereuse, il appartient au pouvoir public de porter un remède.»
Cette tension entre subsidiarité et intervention n’est pas une contradiction : elle reflète la complexité du réel et la prudence politique que Charlier nous invitait précisément à ne jamais perdre de vue.
III. Trois siècles de bouleversements : une question de justice permanente
Pour mesurer le chemin parcouru, il est utile de replacer la question salariale dans la longue durée.
Au XIXe siècle, la révolution industrielle transforme profondément les sociétés européennes. L’économie artisanale et rurale cède la place à l’usine et au capitalisme financier. Une bourgeoisie industrielle s’enrichit tandis qu’une masse ouvrière vit dans des conditions souvent misérables. C’est dans ce contexte que Léon XIII publie Rerum Novarum, affirmant ce principe qu’il faut rappeler avec entêtement : un contrat librement conclu ne suffit pas à garantir la justice si le travailleur est contraint, par nécessité, d’accepter un salaire indigne.
Au XXe siècle, cette exigence morale se traduit progressivement en droits sociaux concrets. Après les guerres mondiales et les grandes crises économiques, les États européens développent la protection sociale, le droit syndical et les mécanismes de négociation collective. Le salaire minimum légal s’impose peu à peu comme un instrument destiné à garantir une rémunération compatible avec une vie digne.
Au XXIe siècle, la question se repose dans un contexte entièrement nouveau. Mondialisation, révolution numérique, automatisation, robotisation et intelligence artificielle fragilisent les protections héritées du siècle précédent. Les emplois se précarisent, les inégalités se creusent, et la concurrence mondiale exerce une pression permanente sur les salaires. En 2022, l’Union européenne adopte une directive sur les salaires minimaux adéquats, reconnaissant que la seule logique du marché ne suffit pas à garantir une rémunération digne, rejoignant ainsi, par des voies séculières, l’intuition fondamentale de Léon XIII.
À travers ces trois siècles, une constante se dégage : la question du salaire est toujours, au fond, une question de justice. Ce que Léon XIII affirmait en 1891 reste d’une saisissante actualité : il ne suffit pas que le contrat soit librement conclu — encore faut-il que le salaire permette à l’homme de vivre dignement.
Conclusion : principes permanents et responsabilité des catholiques
La doctrine sociale de l’Église ne prescrit pas un modèle économique unique, et c’est heureux.
Elle rappelle des principes permanents destinés à éclairer l’action politique et sociale : la dignité de la personne humaine, la primauté du travail sur le capital, la solidarité et la subsidiarité. Ces principes ne dispensent pas du débat prudentiel ; ils en fixent les limites morales.
Pour mesurer l’éloignement de notre société à l’égard de ces principes, il est éclairant de relire Pie XII. Dans son discours du 2 novembre 1950, il mettait déjà en garde contre les déséquilibres d’un État social appelé à intervenir toujours davantage dans la vie des hommes et des familles, au risque d’affaiblir les responsabilités naturelles, le sens chrétien de la vie et l’autonomie de la famille. Il rappelait qu’un ordre social juste suppose d’abord des familles solides : des logements dignes, des salaires permettant à un père de famille d’assurer l’existence des siens, un État qui soutienne les corps intermédiaires sans se substituer à eux.
Soixante-quinze ans plus tard, ce diagnostic résonne avec une force particulière. La fragilisation de la famille, la dépendance croissante à l’égard de l’État, la crise démographique et l’affaiblissement du tissu moral commun montrent que les questions sociales ne peuvent jamais être réduites à de simples mécanismes économiques ou administratifs.
Cette situation interroge aussi la responsabilité des catholiques eux-mêmes. Des figures comme Émile Keller, Louis Veuillot, le cardinal Pie ou Mgr Freppel avaient parfaitement compris qu’une doctrine ne sert à rien si elle demeure enfermée dans des livres. Ils ont porté leurs convictions dans la presse, les assemblées, les syndicats et la vie publique. Car il est vain de regretter l’absence d’une politique inspirée par des principes chrétiens si personne n’accepte de les défendre concrètement dans les institutions et dans le débat public.
Si la doctrine sociale de l’Église occupe aujourd’hui une place si marginale dans le débat public, hormis la dernière encyclique du pape, c’est peut-être parce qu’elle a cessé d’être portée par les catholiques avec constance, compétence et courage. Mais attention ! Retenons cette recommandation d’Henri Charlier évoquant l’œuvre paroissiale du Mesnil-Saint-Loup et celle du père Emmanuel : Mieux vaut fonder une société chrétienne qui soit simplement celle de notre rue mais où règnent la foi et ses œuvres, l’espérance et l’amour, que de viser trop loin, trop haute et manque son but. —


