Eric Bertinat – La neutralité est sans doute l’un des concepts les plus profondément enracinés dans l’identité politique suisse. Pourtant, rarement depuis la fin de la Guerre froide elle n’avait suscité autant de débats. La guerre en Ukraine, les tensions au Proche-Orient, le retour de la politique de puissance et l’affaiblissement du multilatéralisme obligent aujourd’hui la Suisse à réexaminer le rôle qu’elle entend jouer dans le monde. Le débat parlementaire consacré au Rapport de politique étrangère 2025 du Conseil fédéral, le 18 juin 2026, illustre parfaitement cette évolution. Tous les partis se réclament de la neutralité. Mais ils ne lui donnent plus le même contenu.
Pour l’UDC Lukas Reimann, la neutralité demeure avant tout un instrument d’indépendance nationale. Elle est considérée comme l’un des piliers de la réussite historique de la Suisse, avec la démocratie directe et le fédéralisme. Selon cette vision, la neutralité a permis au pays de traverser deux siècles sans guerre, de préserver sa liberté de décision et de devenir un médiateur reconnu sur la scène internationale. Les représentants de ce courant s’inquiètent d’une «érosion» progressive de cette neutralité à travers les sanctions contre la Russie, le rapprochement institutionnel avec l’Union européenne ou certaines prises de position diplomatiques jugées trop alignées sur les positions occidentales.
À l’autre extrémité du spectre politique, Arber Bullakaj (socialiste) considère qu’une neutralité comprise comme abstention permanente risque de devenir une forme d’indifférence. Selon lui, lorsqu’un État viole le droit international ou mène une guerre d’agression, la Suisse ne peut rester silencieuse. La neutralité doit permettre d’agir au service du droit, des droits humains et de la sécurité collective. Elle ne saurait impliquer une équidistance morale entre l’agresseur et l’agressé.
Entre ces deux pôles se situent le Centre, le PLR et les Vert’libéraux. Leur approche peut être résumée par une expression fréquemment utilisée lors des débats : une «neutralité capable d’agir». La neutralité ne doit pas enfermer la Suisse dans l’impuissance. Elle doit au contraire préserver sa liberté d’action, lui permettre de défendre ses intérêts, de participer à certains régimes de sanctions ou de développer des partenariats lorsque ceux-ci servent sa sécurité et sa prospérité.
La neutralité suisse, plus comme avant ?
Derrière ces divergences apparaît une réalité nouvelle : la neutralité n’est plus une évidence. Elle est devenue un objet de débat politique et stratégique. Cette réflexion est également au cœur de l’évolution récente de la doctrine officielle du Conseil fédéral. Ignazio Cassis a introduit ces dernières années le concept de «neutralité coopérative». Cette notion part d’un constat simple : la neutralité ne peut plus être comprise comme un isolement. Dans un monde interdépendant, marqué par les menaces transnationales, les crises énergétiques, les conflits hybrides et les rivalités géopolitiques, la Suisse doit coopérer avec ses partenaires tout en préservant son indépendance.
La neutralité coopérative repose ainsi sur plusieurs piliers : le maintien de la non-participation aux conflits armés, la préservation de la souveraineté nationale, l’engagement en faveur du droit international, le soutien aux bons offices, ainsi qu’une participation active aux efforts de paix et aux organisations internationales. Elle cherche à concilier la tradition historique suisse avec les exigences du XXIe siècle.
Cette approche n’a toutefois pas convaincu tout le monde. Ses critiques lui reprochent d’introduire une ambiguïté dangereuse : plus la Suisse participe aux sanctions ou s’intègre dans des dispositifs de coopération occidentaux, plus sa crédibilité comme médiatrice risque de s’affaiblir. Ses défenseurs rétorquent qu’une neutralité incapable de réagir aux violations les plus graves du droit international perdrait elle aussi sa légitimité.
Au-delà des controverses politiques, la doctrine sociale de l’Église apporte un éclairage particulièrement intéressant. L’Église catholique ne fait pas de la neutralité un absolu. Son point de référence demeure le bien commun, la justice et la paix.
La doctrine sociale de l’Église juge les institutions politiques à l’aune du bien commun
Depuis Benoît XV, qui tenta de jouer un rôle de médiateur durant la Première Guerre mondiale, jusqu’aux pontificats contemporains, le Saint-Siège a toujours insisté sur la nécessité de préserver des espaces de dialogue entre les nations. Sous cet angle, la neutralité constitue un instrument précieux. Elle permet à un État de conserver sa liberté de jugement, de maintenir ouverts les canaux diplomatiques et d’offrir ses bons offices. La Suisse, grâce à son statut de dépositaire des Conventions de Genève, sa tradition humanitaire, son engagement en faveur de la médiation témoignent de cette mission particulière.
La neutralité est donc légitime dans la mesure où elle protège l’indépendance du pays, garantit la paix civile, favorise la prospérité de la population et permet d’exercer une influence positive au service de la paix. Elle n’est pas une fin en soi, mais un moyen ordonné au bien commun. Comme toute institution politique, elle doit être appréciée à partir de ses finalités concrètes et non érigée en principe intangible.
La tradition diplomatique du Saint-Siège offre à cet égard un éclairage précieux. Le Vatican n’est jamais neutre sur le plan moral : il condamne l’injustice, l’agression ou les atteintes à la dignité humaine. En revanche, il s’efforce souvent de préserver une forme de neutralité diplomatique afin de conserver sa capacité de dialogue avec toutes les parties et de maintenir ouverts les chemins de la médiation. Cette distinction entre jugement moral et positionnement diplomatique pourrait inspirer la réflexion suisse : un État peut défendre des principes et des valeurs sans pour autant renoncer à la distance nécessaire à l’exercice de ses bons offices et de sa mission de paix.
Cette approche permet peut-être de dépasser l’opposition actuelle entre neutralité stricte et neutralité active. La question essentielle n’est pas de savoir si la Suisse doit être neutre. Elle est de déterminer à quoi doit servir cette neutralité. La neutralité du XXIe siècle ne pourra probablement être ni un simple retrait ni un alignement. Dans un monde où les rapports de force reviennent au premier plan, où les organisations internationales sont fragilisées et où les conflits se multiplient, la Suisse est confrontée à un défi inédit : rester fidèle à sa tradition tout en répondant aux réalités nouvelles.
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1920 : le référendum qui redéfinit la neutralité suisse
En 1919, la création de la Société des Nations (SDN) place la Suisse devant un dilemme inédit. D’un côté, Genève est choisie comme siège de la nouvelle organisation internationale voulue par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale. De l’autre, l’adhésion à une institution chargée de faire respecter la paix par des sanctions contre les États agresseurs semble difficilement compatible avec la neutralité perpétuelle reconnue à la Suisse depuis 1815.
Trois hommes dominent alors le débat. Le président de la Confédération, Gustave Ador, voit dans la Suisse un exemple vivant de coexistence pacifique entre peuples de langues, de cultures et de religions différentes. Il présente son pays comme un «modèle réduit» de la future communauté internationale et défend avec vigueur la candidature de Genève. Pour lui, la neutralité suisse n’est pas un repli mais une contribution à la paix.
Le principal artisan de la solution diplomatique est toutefois Félix Calonder, chef du Département politique fédéral. Accompagné à Paris par Max Huber et William Rappard, il négocie avec les puissances alliées un statut particulier pour la Suisse. Son objectif est de concilier l’adhésion à la SDN avec la neutralité traditionnelle du pays.
C’est dans ce contexte qu’apparaît la notion de «neutralité différentielle». L’expression ne figure pas encore au centre du débat de 1919 ; elle sera utilisée par la suite pour désigner le régime obtenu par la Suisse lors de la Déclaration de Londres du 13 février 1920. Celui-ci dispensait la Confédération de toute participation aux sanctions militaires prévues par le Pacte de la SDN, tout en l’obligeant à prendre part aux sanctions économiques décidées collectivement contre un État agresseur. La neutralité suisse n’était donc plus absolue, mais «différenciée» selon la nature des mesures appliquées.
Le troisième acteur majeur est Giuseppe Motta, futur chef de la diplomatie suisse pendant deux décennies. Partisan convaincu de la SDN, il considère que la Suisse doit mettre sa neutralité au service de la paix internationale. Selon lui, la neutralité n’a de sens que si elle contribue à l’ordre international et à la prévention des conflits.
Face à eux, des personnalités comme le socialiste Robert Grimm ou plusieurs conservateurs craignent que la Suisse ne soit entraînée dans les querelles des grandes puissances. Ils dénoncent une atteinte à la neutralité traditionnelle et à l’indépendance du pays.
Le compromis finalement obtenu convainc une majorité de Suisses. Le 16 mai 1920, le peuple accepte l’adhésion à la Société des Nations. La Suisse devient ainsi le seul État dont l’entrée dans la SDN est approuvée par référendum populaire, inaugurant une expérience unique de neutralité adaptée aux exigences de la coopération internationale.
Origine de l’expression «neutralité différentielle»
Il ne s’agit pas d’un concept ancien du droit de la neutralité. Le terme apparaît dans la pratique diplomatique suisse des années 1920 pour qualifier le régime spécial résultant de la Déclaration de Londres du 13 février 1920. Il sert à distinguer cette neutralité «aménagée» de la neutralité intégrale ou absolue qui prévalait auparavant.
Lorsque la Suisse obtient en 1938 l’abandon de ses obligations de sanctions économiques au sein de la SDN, on parle alors du retour à la «neutralité intégrale». —


