Jeanne de Jussie : Chronique d’une Genève bouleversée (1520-1535)

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Eric Bertinat – Au début du XVIᵉ siècle, Genève est encore une petite cité catholique, serrée autour de ses églises, de ses couvents et de ses confréries. La vie religieuse structure l’existence quotidienne : processions, fêtes liturgiques, pèlerinages et messes rythment l’année. Les monastères occupent une place importante dans la ville. Parmi eux se trouve le couvent des Clarisses, où vit une jeune religieuse nommée Jeanne de Jussie. Personne n’imagine alors que ce monde est sur le point de disparaître.

Dans une Genève encore catholique
Jeanne de Jussie naît vers 1503 dans une famille de la région genevoise, probablement proche de la noblesse savoyarde. Très jeune, elle entre au couvent des clarisses de Genève, communauté féminine inspirée de la règle de saint François d’Assise et de sainte Claire. La vie des religieuses est rythmée par la prière, le chant de l’office, la méditation et le travail. La clôture les sépare du monde extérieur, mais les échos de la ville parviennent jusqu’à elles. Jeanne de Jussie évoquera plus tard cette période comme un temps de paix :
« Nous servions Dieu en grande tranquillité selon notre règle et observance. »

Pourtant, au-delà des murs du monastère, les premiers signes d’un bouleversement apparaissent. Dans les années 1520, Genève est traversée par de fortes tensions politiques et religieuses. La ville se débat entre l’influence de la maison de Savoie, l’autorité de son évêque et les aspirations d’une bourgeoisie qui souhaite davantage d’autonomie.

C’est dans ce climat que se diffusent les idées nouvelles venues de la Réforme. Des prédicateurs dénoncent certaines pratiques de l’Église, le culte des saints, les images religieuses ou la richesse des institutions ecclésiastiques, et appellent à un retour à l’Écriture. Dans les rues de Genève, les discussions deviennent passionnées. Les sermons attirent des foules nombreuses et les disputes théologiques prennent parfois un tour politique. Même cloîtrées, les religieuses entendent ces débats :
« Nous entendions les clameurs et grands débats qui s’élevaient en la ville. »

Peu à peu, les tensions s’intensifient. Des images sont renversées, des autels dépouillés. Pour Jeanne de Jussie, ces événements apparaissent comme un véritable cataclysme religieux. Elle parle d’un «levain d’hérésie» qui se répand dans la ville. C’est cette image qui donnera son titre à son récit : Le Levain du calvinisme ou commencement de l’hérésie de Genève. Ce texte, publié plus tard, constitue une version développée d’un récit plus bref appelé la Petite chronique. Il demeure aujourd’hui une source précieuse pour comprendre les débuts de la Réforme genevoise. L’universitaire Anne Noschis-Gilliéron en a proposé une remarquable adaptation en français contemporain (Jeanne de Jussie, ou comment résister aux réformateurs – Éditions Slatkine, 2014).

1535 : jamais nous ne quitterions notre sainte vocation !
En 1535, la ville abandonne officiellement le catholicisme et adopte la Réforme protestante. Cette année marque la disparition de la religion catholique dans la cité, la messe est supprimée, les images religieuses sont retirées des églises, les autels et les reliques sont détruits ou dispersés.

Les monastères deviennent rapidement la cible des réformés. Les prédicateurs dénoncent la vie cloîtrée et affirment que les vœux religieux n’ont pas de fondement biblique. On propose aux religieuses d’abandonner leur vocation et de retourner à la vie civile. Pour les clarisses, cette perspective est inconcevable. Elles ont consacré leur vie à Dieu et refusent de renoncer à leurs engagements :
«Nous répondîmes que jamais nous ne quitterions notre sainte vocation.»

Mais la situation devient de plus en plus difficile. Les protections dont bénéficiaient autrefois les monastères disparaissent et la clôture ne suffit plus à les protéger. Les clarisses doivent quitter leur couvent. La communauté prend alors le chemin de l’exil. Jeanne de Jussie décrit ce moment avec émotion :
«Nous sortîmes de notre monastère en grande tristesse, laissant notre église et notre cloître.»

Les clarisses trouvent refuge à Annecy, ville savoyarde restée catholique, où elles poursuivent leur vie religieuse. Mais pour Jeanne de Jussie, le souvenir de Genève demeure. Son récit devient la mémoire d’un monde disparu : celui d’une ville où les églises, les couvents et les traditions catholiques formaient le paysage quotidien.
Les historiens considèrent aujourd’hui Jeanne de Jussie comme un témoin exceptionnel. Son texte offre une perspective rare : celle d’une religieuse confrontée à la Réforme dans l’une des villes où celle-ci s’impose avec le plus de force.
Pendant des siècles, Genève s’était inscrite dans la tradition de l’Église catholique. Les églises, les confréries, les pèlerinages et les monastères structuraient la vie collective. La Réforme des années 1530 bouleverse cet équilibre : la ville devient progressivement l’un des centres majeurs du protestantisme européen sous l’influence de Jean Calvin. Pour les catholiques restés fidèles à l’ancienne foi, comme Jeanne de Jussie, cette transformation représente la disparition d’un monde familier.

Cependant, l’histoire ne s’arrête pas là
Un siècle plus tard, la région connaît un renouveau religieux. À Annecy, devenue le refuge des institutions catholiques de l’ancien diocèse de Genève, l’évêque François de Sales (1567-1622) entreprend une œuvre pastorale remarquable dans le contexte de la Réforme catholique. Sans pouvoir rétablir le catholicisme dans la ville de Genève elle-même, il ravive la foi et renouvelle profondément la vie spirituelle dans toute la région. Ainsi, entre le témoignage de Jeanne de Jussie (1503-1561), qui garde la mémoire douloureuse de la rupture des années 1530, et l’action de saint François de Sales, qui incarne le renouveau catholique quelques décennies plus tard, se dessine une période courte mais décisive. À la destruction d’un ordre religieux ancien répond bientôt une œuvre de reconstruction spirituelle qui marquera durablement la région. Comprendre l’histoire, c’est découvrir combien les voix du passé, telle celle de Jeanne de Jussie, éclairent les bouleversements de leur temps et résonnent encore dans le nôtre. Encore faut-il savoir les écouter, en ouvrant de bons livres, comme celui qu’Anne Noschis-Gilliéron lui a consacré.

 

À la suite de la décision de Mgr Lefebvre de consacrer quatre évêques, Éric Bertinat cofonde, avec ses amis les abbés La Praz et Koller, la revue Controverses (1988-1995). En 2010, il fonde l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne.

Journaliste et collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il y revient en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.

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Eric Bertinat
À la suite de la décision de Mgr Lefebvre de consacrer quatre évêques, Éric Bertinat cofonde, avec ses amis les abbés La Praz et Koller, la revue Controverses (1988-1995). En 2010, il fonde l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Journaliste et collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il y revient en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.