Eric Bertinat – Le 5 mars 2026, une vidéo fit le tour des réseaux sociaux : Donald Trump, assis derrière le Bureau Ovale, les yeux mi-clos, entouré d’une vingtaine de pasteurs évangéliques qui lui posaient les mains sur les épaules et priaient à voix haute pour lui. La scène, organisée par Paula White-Cain, conseillère spirituelle de la Maison Blanche et figure controversée du mouvement évangélique américain, réunissait des leaders religieux venus de tout le pays. Pour ses partisans, le moment était solennel. Pour ses nombreux détracteurs, il ressemblait davantage à une mise en scène soigneusement orchestrée, une prière devant caméra, un photo-op spirituel dans lequel la foi semblait servir autant la communication politique que la dévotion sincère.
La critique des opposants n’est pas anodine. Car à quelques décennies de distance, un autre chef d’État avait lui aussi mêlé le pouvoir et la prière mais dans un registre radicalement différent. Dans la Russie des années 1990, Boris Eltsine s’était agenouillé devant des prêtres orthodoxes, non pour recevoir une bénédiction médiatisée, mais pour demander pardon. Pardon pour les crimes du régime soviétique contre l’Église. Pardon pour l’exécution de la famille impériale. Un geste de repentance publique, assumé, adressé non à ses électeurs, mais à Dieu et à l’Histoire. Entre la prière made in USA de Trump et la génuflexion post-soviétique d’Eltsine s’ouvre un abîme : celui qui sépare la religion instrumentalisée de la foi vécue comme responsabilité morale. C’est cet écart, et ce qu’il révèle sur la place du sacré dans la vie politique contemporaine.
L’Europe séculière et l’exception russe
Dans l’Europe contemporaine, la grande majorité des dirigeants politiques défendent une conception strictement séculière de l’État. Les références explicites au christianisme ont presque disparu du discours officiel, et l’idée selon laquelle les nations devraient reconnaître l’autorité spirituelle du Christ, telle que l’exprime la doctrine catholique du Christ-Roi, est désormais absente de la vie publique. Pour nombre de croyants, cette évolution traduit un rejet implicite de l’autorité morale du christianisme dans l’organisation des États et l’orientation des lois.
C’est dans ce contexte que certains gestes accomplis en Russie, au lendemain de l’effondrement soviétique, ont frappé les observateurs par leur portée symbolique. A l’époque, le président Boris Eltsine entreprit plusieurs démarches publiques pour reconnaître les crimes spirituels du régime soviétique. Lors de visites dans des églises orthodoxes, on le vit se signer, allumer des cierges et prier aux côtés du clergé. Selon certains témoignages, profondément ému par le souvenir des persécutions religieuses du XXᵉ siècle, il s’agenouilla devant des prêtres et demanda pardon pour les souffrances infligées aux croyants à l’époque soviétique. Ce geste fut largement interprété comme un acte de repentance de l’État envers l’Église et les millions de fidèles victimes de la répression.
Quelques années plus tard, le 17 juillet 1998, lors de la réinhumation solennelle des restes de la famille impériale à Saint-Pétersbourg, Eltsine prononça un discours qui marqua profondément l’opinion. Il déclara que l’exécution de Nicolas II et des siens avait constitué «l’une des pages les plus honteuses de l’histoire russe». Par ces mots, il reconnaissait publiquement la gravité morale de ce crime et invitait la nation à regarder son passé avec lucidité et repentance. Pour beaucoup de Russes, ce geste dépassait le simple devoir de mémoire : il incarnait la guérison spirituelle d’un pays qui sortait de plusieurs décennies d’athéisme d’État.
Foi d’État ou foi sincère ? Le discours russe contemporain
Cette dimension religieuse demeure présente dans le discours politique russe contemporain. Vladimir Poutine, qui se déclare croyant et membre de l’Église orthodoxe, a régulièrement affirmé que la foi et les traditions spirituelles sont indispensables à la stabilité morale d’une nation. Il a soutenu que les traditions religieuses forment une part essentielle de la culture et de l’identité russes, et qu’elles contribuent à préserver l’unité du peuple ainsi que le sens du bien commun. Dans plusieurs interventions publiques, il a également souligné que toute société a besoin de fondements moraux solides, souvent enracinés dans la religion, pour assurer sa cohésion et sa continuité historique. Devant des représentants religieux, il a affirmé que les peuples respectent ceux qui «gardent la foi et restent fermement attachés à leurs fondements moraux», établissant ainsi un lien explicite entre croyance religieuse et stabilité sociale.
Bien autre la scène du Bureau Ovale : un chef d’État entouré de pasteurs, filmé, diffusé, applaudi par ses partisans, et pourtant aussitôt soupçonné de calcul. Eltsine, lui, avait prié loin des caméras. Ou du moins, il avait pleuré et s’était agenouillé dans des contextes où rien n’obligeait le spectacle. Sa repentance n’était pas destinée à séduire un électorat précis : elle s’adressait aux morts, aux victimes, à une histoire que son pays portait comme une blessure ouverte. C’est précisément cette absence de calcul apparent qui lui confère, rétrospectivement, une dignité rare dans le paysage politique du XXᵉ siècle finissant.


