Genève a la mémoire qui flanche

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Eric Bertinat – En 1963, Jeanne Moreau chantait avec talent : «J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien.» Les paroles de cette chanson évoquent l’oubli des détails d’une histoire d’amour passée, la nostalgie et la difficulté à se souvenir. Sans nostalgie mais avec la même difficulté, l’actuel gouvernement genevois semble avoir oublié les incroyables troubles qui eurent lieu au centre de ce canton en marge de la tenue du G8 à Évian-les-Bains, en 2003. Or, dans trois mois se tiendra un nouveau G7 (du 15 au 17 juin 2026). Et les autorités cantonales ont, semble-t-il, bien de la peine à se préparer à ce sommet et à se souvenir que durant ce triste week-end, la sécurité genevoise fut totalement débordée par les événements devant des Genevois atterrés.

L’erreur
La majeure partie des forces de l’ordre du canton avait été regroupée à la caserne des Vernets, de manière à se tenir prête pour le lendemain et la grande manifestation prévue. C’est cette décision qui allait se révéler fatale : le samedi 31 mai 2003, au soir, des centaines de membres des black blocs descendirent dans les Rues-Basses avec des cocktails Molotov et des outils pour démonter les palissades qui protégeaient les magasins. Des vitrines furent brisées, des commerces pillés voire incendiés, et des cocktails Molotov furent lancés sur l’Hôtel de Ville. Un centre-ville pratiquement sans protection permit ainsi aux casseurs d’agir en toute impunité pendant plusieurs heures.
Genève s’était réveillée avec un lourd bilan : des dégâts matériels importants, des dizaines d’arrestations et quelques blessés, mais heureusement aucun décès. La conseillère d’État libérale Micheline Spoerri, alors cheffe du Département de justice, police et sécurité, avait été vivement critiquée pour sa gestion des événements. Les dépenses liées à la sécurité policière et militaire pour les trois jours du sommet furent estimées à 40 millions de francs suisses, hors engagement des policiers allemands.

L’«intersectionnalité des luttes»
Alors que la Ville de Genève réclame un plan pour la sécurité, la conseillère d’État en charge ne semble guère se soucier des débordements à venir, ainsi que le note Laure Lugon Zugravu dans son chronique du 14 mars 2026 (Léman Bleu), remarquable, comme à chaque fois. Elle relève qu’en marge de la réunion qui se tiendra à Évian, une quarantaine d’associations prévoient d’organiser des débats aux Bastions, ainsi qu’une grande manifestation le 14 juin. On y trouvera, entre autre, les membres d’Outrage collectif, mouvement « antiraciste et décolonial » qui critique «l’idéologie suprémaciste, blanche et patriarcale qui se déchaîne à l’échelle planétaire». Ou encore le mouvement BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions contre Israël), qui réclame « l’arrêt de l’apartheid » en Palestine.
Après Micheline Spoerri, représentante de la droite bourgeoise, voilà donc Carole-Anne Kast, représentante de la gauche, responsable de la sécurité du canton. «Brut de décoffrage, axée sur les micro-détails et légaliste à tous crins, elle continue de bousculer, de surprendre et d’agacer, surtout au sein de son propre camp», écrivait Le Temps le 6 novembre 2025. Et d’ajouter, pour couper court aux critiques sur son engagement : «Faire respecter l’État de droit, c’est aussi une décision politique. C’est même du militantisme actif.»

Militantisme actif, soit. Mais lorsque les black blocs défileront dans les rues de Genève, ce ne sont pas des convictions politiques qui protégeront les vitrines des Rues-Basses ; ce seront des forces de l’ordre en nombre suffisant, déployées au bon endroit et au bon moment. Se souvenir n’est pas une nostalgie, la mémoire ne flanche pas : c’est une leçon. Et les leçons de 2003 méritent toute l’attention de la magistrate socialiste. —

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Eric Bertinat
Éric Bertinat a fondé en 2010 l’association Perspective catholique, engagée sur des questions sociétales en lien avec la doctrine chrétienne. Il avait auparavant animé la revue Controverses (1988-1995). Collaborateur régulier de plusieurs publications (Le Vigilant, Présent, Una Voce Helvetica, etc.), il entame également une carrière politique dès 1984. Élu député au Grand Conseil de Genève en 1985 sous la bannière de Vigilance, il revient à la politique en 2005 avec l’UDC et occupe plusieurs postes clés jusqu’en 2013. Il est aussi membre du Conseil municipal de Genève à partir de 2011, où il exerce diverses présidences de commissions jusqu’en 2021. Le 5 juin 2018, il est élu président de ce Conseil pour la période 2018-2019.