L’Iran, le Golfe persique et la Suisse

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Jean-Pierre Saw – L’Iran est sous les bombes, nous le lisons dans la presse officielle. Mais Israël aussi, les réseaux sociaux regorgent de photos et de vidéos qui montrent, malgré la censure, que les villes de la côte sont largement touchées. Si on compare les tailles des deux pays, l’état hébreux fait 22’000 km2 (la moitié de la Suisse), tandis que l’Iran s’étend sur une surface 75 fois plus grande… On imagine facilement l’impact des destructions dans l’une et l’autre société. Acculés, le plus petit pourrait d’ailleurs brandir la fronde nucléaire, mais là n’est pas notre propos.

La grande surprise vient de l’audace des Iraniens à bombarder toutes les bases américaines dans la région, ainsi que les radars et autres bureaux de la CIA. Encore une fois, ces destructions sont tues pudiquement, car elles révèlent la fragilité des défenses aériennes vendues à tous les pays occidentaux. Ou plutôt : leur impossibilité à faire face à la masse de projectiles ou de drones. Par une asymétrie inversée, la quantité profite ici au plus faible, et c’est une révolution dans l’art de la guerre.

Ces bombardements ont ainsi largement affaibli l’image paradisiaque qu’avaient réussi à distiller les pays du Golfe persique. Paradis fiscaux ou paradis tout court, ils semblent pour l’instant bien vulnérables face aux hostilités, et nombreux sont les expatriés piégés dans des pays coupés du monde, une fois leur espace aérien fermé. Gageons que le tourisme dans la région, mais plus encore les investissements, vont prendre un sale coup, provisoirement en tout cas. Il est temps d’investir dans l’immobilier à Dubaï, son indice vient de perdre 60% !

Mais il y a plus : depuis quelques années, des Etats du Golfe s’étaient profilés pour servir de plate-forme diplomatique. Idéalement situés, sans histoire avec le reste du monde, ce rôle leur permettait d’élargir l’offre de services et de lustrer leur image. À la veille de la guerre, Oman officiait encore comme médiateur dans les échanges américano-iraniens, tandis que le Qatar a joué les intermédiaires depuis 2010. Les Saoudiens, quant à eux, se sont profilé dans le cadre du conflit ukrainien.

La posture actuelle de ces pays, victimes de frappes, mais également auteurs de représailles, donc parties prenantes à un conflit, otages en tous les cas des intérêts américains, dévoile tant la fragilité de leur situation que leur dépendance à des puissances étrangères. Si des protestations de forme se sont élevées contre l’Iran, ces pays savent bien que l’agresseur est un autre. Il leur reviendra au terme du conflit de décider quels liens ils souhaitent conserver avec les uns et les autres.

Ce qui paraît pourtant évident, c’est qu’ils n’auraient pas été touchés en ayant le courage de refuser des bases étrangères sur leur territoire. La soi-disant protection américaine les a transformés en cibles, et c’est une leçon pour le reste du monde. Ces réflexions mettent en lumière l’importance pour les petits états, non seulement de ne compter que sur eux-mêmes, mais également et surtout de ne pas se lier aux intérêts des puissants. C’est ce que les Suisses appellent la «neutralité armée».

L’Initiative pour la neutralité sur laquelle le peuple se prononcera cette année souhaite ancrer ce principe dans la Constitution. Et pour des raisons évidentes : les atermoiements du Conseil fédéral depuis 2022 et son traitement inégal des différents conflits ont rompu la confiance de la population. L’Initiative propose également de renoncer à reprendre les sanctions étrangères et de ne pas conclure d’alliance militaire en temps de paix.

Ces deux éléments pourraient paraître les corollaires évidents d’un principe que personne ne conteste, mais en s’opposant à l’Initiative, la classe politique élue à Berne vient de démontrer qu’elle préfère conserver le mot pour le vider de sa substance à son gré. L’actualité du Golfe persique aurait pu leur ouvrir les yeux, mais non : il faudra se battre pour que le peuple les y aident. Les circonstances étaient pourtant idéales pour se replacer au centre du jeu géopolitique.