La dépendance affective

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Mirco Canoci – Aimer est une force. Cependant pour certains, aimer devient une nécessité vitale. Non plus un choix libre, mais une condition pour exister. Quand aimer devient une méthode de survie.
La dépendance affective est souvent décrite comme une «addiction sans substance» : un besoin excessif de l’autre pour se sentir rassuré, valorisé, vivant. Elle se manifeste par une peur intense de l’abandon, une faible estime de soi et une incapacité à supporter la solitude. Dans une société qui exalte l’amour romantique et la fusion émotionnelle, cette dépendance passe généralement inaperçue, jusqu’au jour où la rupture, le rejet ou l’absence deviennent insupportables. Des groupes existent pour tenter d’aider ceux qui en souffrent, construits sur le modèle des douze étapes des Alcooliques Anonymes : les Dépendants Affectifs Anonymes (DAA), également présents en Suisse romande. Leur existence même révèle une réalité : pour certains, l’amour peut devenir une véritable addiction.

L’enfance blessée : aux racines de la dépendance
La dépendance affective trouve souvent son origine dans l’enfance. La Dre Nathalie C., cofondatrice des Dépendants Affectifs Anonymes, au Québec en 1988, explique qu’un «enfant qui éprouve de la honte se croit responsable de cette situation et, conséquemment, ne se sent pas digne d’être aimé. Cela entraîne un sentiment de non-valeur et un problème d’estime de soi. La honte est très douloureuse, insupportable. Toute personne essaie d’échapper à cette douleur. C’est là que se développent des comportements de survie.» Ces comportements deviennent, à l’âge adulte, des mécanismes relationnels répétitifs et parfois destructeurs.
Toujours selon elle, le rétablissement ne consiste pas à se condamner pour ces stratégies de survie, mais à apprendre à se regarder avec davantage de douceur : «Il s’agit de changer notre façon de nous percevoir, de devenir conscient de notre identité, de nous aimer et de nous accepter davantage. C’est cette nouvelle perception de soi qui devient le moteur du rétablissement.» Le travail intérieur porte donc d’abord sur la guérison des blessures anciennes et la reconstruction de l’estime de soi.
Pour aller plus loin, le livre de Christophe André et François Lelord, L’estime de soi : s’aimer pour mieux vivre avec les autres – Édition Odile Jacob, offre un éclairage précieux sur cette question.

Témoignages : des parcours marqués par la dépendance
Les exemples montrant toute l’ampleur de cette souffrance venant de la dépendance affective sont nombreux. Ainsi Sandrine (prénom modifié), mariée depuis plus de trente-cinq ans à un époux alcoolique et violent, n’ose le quitter malgré la souffrance, par peur de se retrouver seule. Ou ce père de famille divorcé qui enchaîne les relations depuis quinze ans, persuadé qu’une nouvelle rencontre comblera enfin son vide intérieur. Euphorique au début de chaque relation, profondément dépressif lorsqu’il se retrouve seul, il accepte humiliations et relations toxiques pour éviter la solitude. Ou encore ce genevois de 32 ans qui s’est donné la mort, incapable de supporter une rupture sentimentale.
Ces parcours révèlent une même dynamique : certaines personnes ont le sentiment de ne pouvoir exister qu’à travers l’autre, comme si la solitude équivalait à une disparition.

Comprendre et se reconstruire
En Suisse, il n’existe pas de statistiques nationales spécifiques concernant la dépendance affective, celle-ci n’étant pas classée comme une addiction au sens médical strict. Les chiffres officiels se concentrent principalement sur les dépendances aux substances.
Toutefois, plusieurs cliniques, comme la Clinique Belmont à Genève ou la Clinique La Métairie à Nyon, proposent des prises en charge adaptées. Le fait que ces établissements traitent cette problématique au même titre que l’alcool ou d’autres addictions souligne sa puissance. On parle parfois d’«addiction à l’amour».

La Bible : un ancrage face à la peur de l’abandon
La Bible n’emploie pas l’expression «dépendance affective», mais elle aborde la question des attachements désordonnés et de la peur du rejet. Jésus déclare : «Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi» (Matthieu 10:37). Il ne s’agit pas d’un appel à l’indifférence, mais d’un rappel : aucune relation humaine ne peut devenir absolue. L’apôtre Paul interroge : «Est-ce la faveur des hommes que je désire, ou celle de Dieu ?» (Galates 1:10). Et (Proverbes 29:25) avertit : «La crainte des hommes tend un piège, mais celui qui se confie en l’Éternel est protégé.»
La peur de l’abandon trouve un contrepoids puissant dans les promesses divines : «Je ne te délaisserai point, et je ne t’abandonnerai point» (Hébreux 13:5). «Quand mon père et ma mère m’abandonneraient, l’Éternel me recueillera» (Psaumes 27:10).
La sécurité profonde ne dépend donc pas du regard humain, mais de la fidélité de Dieu.

Se libérer de la dépendance affective ne signifie pas renoncer à aimer. Cela signifie apprendre à aimer sans se perdre. La Bible rappelle que notre valeur ne dépend pas du regard d’autrui, mais du regard de Dieu. Là où l’être humain peut faillir, Dieu demeure fidèle. Un cœur qui cherche désespérément à être rempli par un autre cœur finit toujours par souffrir. Mais un cœur enraciné en Dieu peut aimer librement, sans peur d’être abandonné, sans se dissoudre dans l’autre.
La véritable guérison ne consiste pas à trouver enfin «la bonne personne», mais à devenir une personne intérieurement stable, consciente de sa valeur, capable d’aimer dans la liberté. Car l’amour véritable ne naît pas du manque. Il naît d’une plénitude.

Mirco Canoci

Mirco Canoci

Mirco Canoci s’est forgé un regard lucide et nuancé à la croisée de l’expérience de terrain et de la réflexion intellectuelle. Titulaire d’un CFC de bibliothécaire, il a travaillé dans des domaines variés allant de la sécurité à la vente, en passant par les bibliothèques publiques et universitaires, ainsi que l’archivage privé. Ce parcours diversifié nourrit une approche ancrée dans le réel, attentive aux enjeux sociaux et culturels de notre époque.
Collaborateur dePerspective catholique, il a auparavant écrit pour un parti politique et une fondation. Actif durant plusieurs années dans différentes associations bénévoles, dont la Croix-Rouge, il reste attentif aux réalités concrètes de la vie sociale. Attaché à certaines valeurs morales et sociétales il cultive une pensée indépendante, soucieuse de justice, de vérité et de cohérence humaine.
Polyglotte et passionné par le dessin, la lecture, le cinéma, le sport et les voyages, il voit dans ces activités autant de moyens d’élever l’âme, d’exercer le regard et de mieux comprendre la condition humaine. Fidèle à l’esprit des valeurs chrétiennes et enraciné dans celles-ci, il croit que la profondeur d’une pensée naît à la fois de l’expérience, de la contemplation et de la réflexion personnelle.

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Mirco Canoci
Mirco Canoci

Mirco Canoci s’est forgé un regard lucide et nuancé à la croisée de l’expérience de terrain et de la réflexion intellectuelle. Titulaire d’un CFC de bibliothécaire, il a travaillé dans des domaines variés allant de la sécurité à la vente, en passant par les bibliothèques publiques et universitaires, ainsi que l’archivage privé. Ce parcours diversifié nourrit une approche ancrée dans le réel, attentive aux enjeux sociaux et culturels de notre époque. Collaborateur de Perspective catholique, il a auparavant écrit pour un parti politique et une fondation. Actif durant plusieurs années dans différentes associations bénévoles, dont la Croix-Rouge, il reste attentif aux réalités concrètes de la vie sociale. Attaché à certaines valeurs morales et sociétales il cultive une pensée indépendante, soucieuse de justice, de vérité et de cohérence humaine. Polyglotte et passionné par le dessin, la lecture, le cinéma, le sport et les voyages, il voit dans ces activités autant de moyens d’élever l’âme, d’exercer le regard et de mieux comprendre la condition humaine. Fidèle à l’esprit des valeurs chrétiennes et enraciné dans celles-ci, il croit que la profondeur d’une pensée naît à la fois de l’expérience, de la contemplation et de la réflexion personnelle.

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